Université de Paris-8
Discipline : Architecture
Benoît JACQUET
Sous la direction de Jean-Louis COHEN et Nicolas FIÉVÉ
Date de soutenance : 27 novembre 2007
Titre de la thèse :
Les principes de monumentalité dans l’architecture moderne. Une analyse du discours architectural dans les premières œuvres de Tange Kenzô (1936-1962).
La thèse de doctorat porte sur les principes de la monumentalité énoncés par les architectes modernes au XXe siècle. L’étude est centrée sur les premières œuvres de l’architecte japonais Tange Kenzô (1913-2005) entre la fin des années 1930 et le début des années 1960. Le point de vue de l’auteur s’appuie sur une analyse du discours architectural développé dans des textes théoriques et dans la conception de projets architecturaux et urbains.
Dans l’œuvre de Tange Kenzô, le discours sur la monumentalité s’est construit grâce à une réinterprétation des rapports fondamentaux à la tradition et à la création, à l’environnement et aux échelles du projet architectural et urbain. Ces principes sont devenus, au cours du siècle passé, des enjeux cruciaux de la création architecturale et de l’aménagement territorial.
La première partie de la thèse situe le thème de la monumentalité dans un contexte historique enveloppant les grands projets monumentaux du début du XXe siècle. La monumentalité y est présentée comme une caractéristique majeure des grands projets urbains, ceux qui ont servi les régimes totalitaires de l’entre-deux-guerres autant que ceux qui ont représenté des valeurs démocratiques. La monumentalité moderne va réinterpréter le vocabulaire de l’architecture classique, mais les architectes modernes ont également eu recours à des formes et des discours novateurs.
L’architecture japonaise, qui fait son entrée dans le discours des architectes occidentaux avec Frank Lloyd Wright, a offert une alternative et de nouvelles approches formelle, matérielle et environnementale à l’architecture moderne. Cette ouverture à l’Orient, grâce au japonisme européen et aux orientalistes de Boston, était un retour de l’ouverture à la civilisation occidentale du Japon de Meiji. En regard, les architectes japonais, qui avaient évolué au gré des écoles et des styles occidentaux entre la fin du XIXe siècle et le début de la colonisation de l’Asie orientale, vont commencer peu à peu à réinterpréter leur tradition.
À partir des années 1930, ce retour à la tradition se conjugue avec une dérive idéologique nationaliste comparable à celle que vit alors l’Europe. La crise économique entraîna une crise des valeurs culturelles, un repli vers la figure totalitaire de l’Empereur et un rejet de l’Occident. La présentation des grandes tendances de l’architecture japonaise, avant et pendant la guerre, permet de mieux comprendre les contextes historique, social, culturel et politique dans lesquels les architectes ont évolué.
La deuxième partie de la thèse est axée sur les principes d’une monumentalité « latente » dans le discours sur la tradition et la création de l’architecture moderne. Le discours de Le Corbusier sur le Parthénon présente une approche plus abstraite des valeurs esthétiques de la monumentalité classique occidentale. Tange Kenzô qui forme sa pensée architecturale à la fin des années 1930, a cherché dans ce discours une origine référentielle pour la création d’une architecture contemporaine « classique ». Ces études sur la villa Katsura (XVIIe siècle) et sur le sanctuaire d’Ise (V-VIIe siècle) s’inscrivent dans la lignée des discours modernistes (dont celui de Bruno Taut) qui ont participé à une légitimation de ces monuments en tant que modèles théoriques pour la création d’une monumentalité moderne égalant le Parthénon.
La troisième partie de la thèse est centrée sur les principes de la monumentalité dans le concept d’environnement présenté lors du concours pour le Mémorial de la sphère de co-prospérité de la Grande Asie orientale – dit Mémorial de la Daitôa – en 1942. Cette période de l’histoire du Japon correspond à la manifestation d’une architecture monumentale liée aux idéologies nationalistes, à l’« esprit japonais » et au « dépassement de la modernité » occidentale. Tange Kenzô remporta ce concours avec un projet de sanctuaire au pied du Mont Fuji qui démontrait néanmoins sa capacité à coupler les tendances contradictoires de la tradition architecturale japonaise et d’un aménagement territorial contemporain.
Maekawa Kunio, influencé par la pensée du philosophe Nishida Kitarô, considérait à cette époque que la culture architecturale japonaise devait naître d’une tradition environnementale créative. Le projet de Mémorial de la Daitôa de son jeune disciple Tange se fonde sur une relation immanente et ontologique par rapport au culte de l’Empereur divin japonais. Il unifie matériellement (par un axe routier) et symboliquement le Palais impérial au Mont Fuji, la culture à la nature, dans un aménagement qui prend en compte les différentes échelles architecturales, urbaines et paysagères.
La dernière partie de la thèse prolonge cette recherche d’un ordre environnemental par une étude des principes de monumentalité relatifs au concept d’échelle dans le Mémorial de la Paix à Hiroshima (1949-1956). Cette première œuvre construite permit à Tange Kenzô de mettre en pratique son discours théorique dans un contexte politique complètement différent. Ce projet symbole d’une reconstruction pacifique et démocratique du Japon associe les valeurs esthétiques de la tradition japonaise dans un lieu qui unifie les échelles humaine, sociale et divine de l’architecture dans un grand aménagement urbain.