Le Bateau-Usine (Kanikôsen) - Cécile Sakai
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Intervention de Mme Cécile Sakaï à l'occasion de la table rondesur le film "Le bateau-usine" (Kanikôsen), à la Maison de la Culture du Japon le 30 janvier 2010
Après l’évocation de l’auteur Kobayashi Takiji (1903-1933) et de son époque, puis du roman et de sa traduction, je vous propose de réfléchir au sens de la redécouverte du Bateau-usine, œuvre de 1929 (an 4 de l’ère Shôwa), devenue best-seller contemporain au Japon, huit décennies plus tard. Ou 105 ans après la naissance de l’auteur… Nous sommes devant un phénomène singulier - notre table ronde y contribue aussi – qui nous interroge.
Si nous avons la chance de revoir aujourd’hui, ici, le film de Yamamura Sô (1953), si une traduction est enfin parue en français, grâce à la rencontre entre une traductrice (Evelyne Lesigne-Audoly) et un éditeur (les Editions Yago), c’est parce que le roman a fait l’objet au Japon, depuis 2008, d’une redécouverte qui l’a transformé, presque 80 ans après sa première publication, en un best-seller extrêmement médiatisé.

Extrait du film Kanikôsen de 2009, © Comité de réalisation de Kanikôsen
A propos du processus
On a vu avec Jean-Jacques Tschudin la réception contrariée du Bateau-Usine à la fin des années 1920, le succès et la censure. Que s’est-il passé ensuite ? Il faudra attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que l’auteur et ce titre, en particulier, soient reconnus et inscrits dans une « nouvelle » histoire littéraire, non censurée, d’un pays qui renouait avec la démocratie. C’est dans ce contexte de relative liberté et de mouvement pacifiste que le film de 1953 a pu être produit. Par la suite, Le Bateau-Usine a systématiquement figuré dans les manuels d’histoire littéraire, comme l’œuvre la plus importante du mouvement prolétarien, de l’auteur le plus emblématique, martyr de la cause. Une aura tragique a toujours accompagné cette référence – mais pour autant cela n’incitait pas, loin s’en faut, à LIRE vraiment cette œuvre du premier quart du 20e siècle. A priori, il ne s’agissait là que d’une œuvre marxiste de la première période, marquée par son époque, les stéréotypes et une certaine langue de bois.
Que s’est-il passé dans les années 2000 ? Plusieurs ouvrages édités ou auxquels a participé le professeur Shimamura Teru, spécialiste de la littérature prolétarienne, en établissent l’historique. 2003 était le centenaire de la naissance de l’auteur, une « occasion » de commémoration, anticipée par certains acteurs de la scène intellectuelle : des critiques littéraires, des universitaires, ont ainsi programmé l’ouverture d’une Bibliothèque Kobayashi Takiji (annexe de Shirakaba bungakukan (Musée littéraire du Bouleau blanc, du nom d’un mouvement littéraire humaniste des années 20)), tandis qu’étaient produits un film documentaire, une émission spéciale télévisée, etc. Sont apparus aussi des timbres-postes en 2000 et en 2008 (dont l’efficacité comme vecteur de diffusion n’est plus à démontrer), un premier manga en 2006 (dont le sous-intitulé était : « A lire en 30 minutes, Le Bateau-Usine en manga pour les étudiants ! »), etc.
Un concours d’essais était également organisé par l’ancienne école supérieure de commerce où avait étudié Kobayashi, à Otaru, dans le Hokkaidô, avec le soutien du Musée du Bouleau blanc. Environ 120 candidatures étaient recueillies, dans un environnement hyper médiatisé, notamment par les réseaux internet. Les lauréats, proclamés au printemps 2008, voyaient alors leurs essais publiés (in Watashitachi wa ika ni Kanikôsen o yonda ka -Kobayashi Takiji Kanikôsen Essay Contest nyûshô sakuhin-shû – Comment nous avons lu Le Bateau-Usine – Recueil des œuvres lauréates du concours d’essais sur Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji), Chiba, Shirakaba bungakukan Takiji Library, Yûkôsha, 2008).

Publicité pour une marque de surimi publié dans le livret japonais officiel présentant le livre
et annonçant "Le pâté de crabe a commencé avec Sugyo / Le pâté de crabe des hommes",
le personnage demandant "Tu en as déjà mangé ?"
Les avis des jeunes candidats étaient exemplaires
« Le bateau-Usine est une histoire qui date de l’époque de mes arrière-grands-parents, que je n’ai jamais connus. Mais à bien y réfléchir, je me suis aperçu que, « fondamentalement, rien n’a changé depuis lors ». Les responsables des entreprises gagnent des sommes colossales sans faire grand chose, et ceux que l’on appelle les « travailleurs » auront beau travailler avec acharnement, des dizaines de fois davantage, leurs salaires n’arriveront jamais à la cheville des hauts revenus » (Kanda Yû, 16 ans, p. 43).
La lauréate du grand prix, Yamaguchi Sanae (25 ans), est très pessimiste : « Après la lecture du Bateau-Usine, je me suis dit que, plus jamais, nous ne pourrons « nous relever » pour citer la conclusion du roman. Alors que nous sommes si loin de l’époque de Kobayashi Takiji, l’exploitation des autres, systématique et inquiétante dans la société japonaise contemporaine, reste la même, et la « lost generation » à laquelle nous appartenons en est la toute première victime. Le monde décrit par l’auteur représente une « histoire révolue » par rapport à notre expérience, pourtant les lieux de travail, avec les odeurs nauséabondes des saletés, le travail, aux allures de tortures répétées… tout cela est exactement ce que je vois et entends tous les jours. Plus précisément, je sens que nous sommes complètement immergés dans la violence exercée par un Bateau-Usine d’une forme devenue encore plus complexe et plus invisible de nos jours. » (p. 29)
Dans l’ensemble, ces essais expriment empathie et révolte, et renvoient à la situation contemporaine du Japon. La crise a créé un terrain de réception favorable, et il a suffi de quelques éléments déclencheurs pour que l’œuvre devienne un symbole. Parmi ces éléments, on relèvera une note de lecture élogieuse dans une grande librairie, ainsi qu’un entretien dans le journal Mainichi entre Amamiya Karin, une essayiste qui commençait à se faire connaître pour son engagement en faveur des « laissés-pour-compte », et Takahashi Gen.ichirô, l’un des écrivains principaux de la scène contemporaine. Outre la présence de ces intellectuels, qui font office de passeurs, on notera aussi les très nombreuses adaptations, qui selon le principe de la transmédialité ou de l’hypermédialité, renforcent toujours plus l’impact de l’œuvre initiale : l’on compte désormais quatre adaptations en manga, un nouveau film (réalisé par Sabu, 2009), de nouvelles publications de recherche, un colloque international à Oxford, de nouvelles traductions un peu partout dans le monde, etc. L’effet de bulle est indéniable, avec des produits dérivés comme des T-shirts imprimés, des CD de compilations de chansons politiques, une nouvelle marque de surimi (!), etc.
Au Japon, au-delà du seuil des 500.000 exemplaires, une œuvre, quelle qu’elle soit, devient exceptionnelle – et le restera dans les mémoires. Or Le Bateau-Usine, réédité en livre de poche aux éditions Shinchôsha, s’est effectivement diffusé à 500.000 exemplaires en cinq mois, approchant le million d’exemplaires en un an. Il s’est mué en un best-seller contemporain, en un événement actuel, pris dans les réseaux complexes de la commémoration et de la projection, vigoureusement attisées par la conjoncture économique et sociale.

Couverture de l'adaptation en manga de 2006, © Higashi Ginza
Quelques hypothèses d’interprétation
Les phénomènes sont toujours le résultat de facteurs complexes, qui nous interrogent. On esquissera ici quatre pistes à suivre.
1929 – 2009 : un pan tout entier de l’histoire moderne sépare ces deux dates. Qu’en est-il aujourd’hui, maintenant que la fièvre des débuts est retombée ? Au-delà de la reconnaissance internationale, le succès du Bateau-usine a-t-il rendu possible une relecture de l’histoire littéraire, et plus largement de l’histoire complexe du Japon moderne ? Les grandes thématiques contemporaines, crise, pauvreté, précarité, délitement du tissu social, sont-elles perçues désormais d’une autre manière ? La problématique politique peut-elle renouer avec l’engagement pour un combat ? Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui au Japon, avec l’apparition de mouvements citoyens chez et par les « laissés-pour-compte ». En France, Le Bateau-Usine nous fournit l’occasion de découvrir une étape oubliée de l’histoire de la modernité japonaise, à travers un chef-d’œuvre littéraire qui est aussi un témoignage majeur du 20e siècle.

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Deuxième manga : Volume de la série gekiga (manga d'auteur) "Manga de dokuha" (Lire aux éclats en manga), destinée à l'adaptation pour le grand public des livres classiques, éditée par East Press