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Le Bateau-Usine (Kanikôsen) - Cécile Sakai


Auteur :Cécile Sakai (Université Paris Diderot – Paris 7)
Date : 19/05/2010
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Intervention de Mme Cécile Sakaï à l'occasion de la table rondesur le film "Le bateau-usine" (Kanikôsen), à la Maison de la Culture du Japon le 30 janvier 2010

Après l’évocation de l’auteur Kobayashi Takiji (1903-1933) et de son époque, puis du roman et de sa traduction, je vous propose de réfléchir au sens de la redécouverte du Bateau-usine, œuvre de 1929 (an 4 de l’ère Shôwa), devenue best-seller contemporain au Japon, huit décennies plus tard. Ou 105 ans après la naissance de l’auteur… Nous sommes devant un phénomène singulier - notre table ronde y contribue aussi – qui nous interroge.

Si nous avons la chance de revoir aujourd’hui, ici, le film de Yamamura Sô (1953), si une traduction est enfin parue en français, grâce à la rencontre entre une traductrice (Evelyne Lesigne-Audoly) et un éditeur (les Editions Yago), c’est parce que le roman a fait l’objet au Japon, depuis 2008, d’une redécouverte qui l’a transformé, presque 80 ans après sa première publication, en un best-seller extrêmement médiatisé.

Extrait du film Kanikôsen de 2009, © Comité de réalisation de Kanikôsen
Extrait du film Kanikôsen de 2009, © Comité de réalisation de Kanikôsen

A propos du processus

On a vu avec Jean-Jacques Tschudin la réception contrariée du Bateau-Usine à la fin des années 1920, le succès et la censure. Que s’est-il passé ensuite ? Il faudra attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que l’auteur et ce titre, en particulier, soient reconnus et inscrits dans une « nouvelle » histoire littéraire, non censurée, d’un pays qui renouait avec la démocratie. C’est dans ce contexte de relative liberté et de mouvement pacifiste que le film de 1953 a pu être produit. Par la suite, Le Bateau-Usine a systématiquement figuré dans les manuels d’histoire littéraire, comme l’œuvre la plus importante du mouvement prolétarien, de l’auteur le plus emblématique, martyr de la cause. Une aura tragique a toujours accompagné cette référence – mais pour autant cela n’incitait pas, loin s’en faut, à LIRE vraiment cette œuvre du premier quart du 20e siècle. A priori, il ne s’agissait là que d’une œuvre marxiste de la première période, marquée par son époque, les stéréotypes et une certaine langue de bois.

Que s’est-il passé dans les années 2000 ? Plusieurs ouvrages édités ou auxquels a participé le professeur Shimamura Teru, spécialiste de la littérature prolétarienne, en établissent l’historique. 2003 était le centenaire de la naissance de l’auteur, une « occasion » de commémoration, anticipée par certains acteurs de la scène intellectuelle : des critiques littéraires, des universitaires, ont ainsi programmé l’ouverture d’une Bibliothèque Kobayashi Takiji (annexe de Shirakaba bungakukan (Musée littéraire du Bouleau blanc, du nom d’un mouvement littéraire humaniste des années 20)), tandis qu’étaient produits un film documentaire, une émission spéciale télévisée, etc. Sont apparus aussi des timbres-postes en 2000 et en 2008 (dont l’efficacité comme vecteur de diffusion n’est plus à démontrer), un premier manga en 2006 (dont le sous-intitulé était : « A lire en 30 minutes, Le Bateau-Usine en manga pour les étudiants ! »), etc.

Un concours d’essais était également organisé par l’ancienne école supérieure de commerce où avait étudié Kobayashi, à Otaru, dans le Hokkaidô, avec le soutien du Musée du Bouleau blanc. Environ 120 candidatures étaient recueillies, dans un environnement hyper médiatisé, notamment par les réseaux internet. Les lauréats, proclamés au printemps 2008, voyaient alors leurs essais publiés (in Watashitachi wa ika ni Kanikôsen o yonda ka -Kobayashi Takiji Kanikôsen Essay Contest nyûshô sakuhin-shû – Comment nous avons lu Le Bateau-Usine – Recueil des œuvres lauréates du concours d’essais sur Le Bateau-Usine de Kobayashi Takiji), Chiba, Shirakaba bungakukan Takiji Library, Yûkôsha, 2008).

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Les avis des jeunes candidats étaient exemplaires

« Le bateau-Usine est une histoire qui date de l’époque de mes arrière-grands-parents, que je n’ai jamais connus. Mais à bien y réfléchir, je me suis aperçu que, « fondamentalement, rien n’a changé depuis lors ». Les responsables des entreprises gagnent des sommes colossales sans faire grand chose, et ceux que l’on appelle les « travailleurs » auront beau travailler avec acharnement, des dizaines de fois davantage, leurs salaires n’arriveront jamais à la cheville des hauts revenus » (Kanda Yû, 16 ans, p. 43).

La lauréate du grand prix, Yamaguchi Sanae (25 ans), est très pessimiste : « Après la lecture du Bateau-Usine, je me suis dit que, plus jamais, nous ne pourrons « nous relever » pour citer la conclusion du roman. Alors que nous sommes si loin de l’époque de Kobayashi Takiji, l’exploitation des autres, systématique et inquiétante dans la société japonaise contemporaine, reste la même, et la « lost generation » à laquelle nous appartenons en est la toute première victime. Le monde décrit par l’auteur représente une « histoire révolue » par rapport à notre expérience, pourtant les lieux de travail, avec les odeurs nauséabondes des saletés, le travail, aux allures de tortures répétées… tout cela est exactement ce que je vois et entends tous les jours. Plus précisément, je sens que nous sommes complètement immergés dans la violence exercée par un Bateau-Usine d’une forme devenue encore plus complexe et plus invisible de nos jours. » (p. 29)

Dans l’ensemble, ces essais expriment empathie et révolte, et renvoient à la situation contemporaine du Japon. La crise a créé un terrain de réception favorable, et il a suffi de quelques éléments déclencheurs pour que l’œuvre devienne un symbole. Parmi ces éléments, on relèvera une note de lecture élogieuse dans une grande librairie, ainsi qu’un entretien dans le journal Mainichi entre Amamiya Karin, une essayiste qui commençait à se faire connaître pour son engagement en faveur des « laissés-pour-compte », et Takahashi Gen.ichirô, l’un des écrivains principaux de la scène contemporaine. Outre la présence de ces intellectuels, qui font office de passeurs, on notera aussi les très nombreuses adaptations, qui selon le principe de la transmédialité ou de l’hypermédialité, renforcent toujours plus l’impact de l’œuvre initiale : l’on compte désormais quatre adaptations en manga, un nouveau film (réalisé par Sabu, 2009), de nouvelles publications de recherche, un colloque international à Oxford, de nouvelles traductions un peu partout dans le monde, etc. L’effet de bulle est indéniable, avec des produits dérivés comme des T-shirts imprimés, des CD de compilations de chansons politiques, une nouvelle marque de surimi (!), etc.

Au Japon, au-delà du seuil des 500.000 exemplaires, une œuvre, quelle qu’elle soit, devient exceptionnelle – et le restera dans les mémoires. Or Le Bateau-Usine, réédité en livre de poche aux éditions Shinchôsha, s’est effectivement diffusé à 500.000 exemplaires en cinq mois, approchant le million d’exemplaires en un an. Il s’est mué en un best-seller contemporain, en un événement actuel, pris dans les réseaux complexes de la commémoration et de la projection, vigoureusement attisées par la conjoncture économique et sociale.

Couverture de l'adaptation en manga de 2006, © Higashi Ginza
Couverture de l'adaptation en manga de 2006, © Higashi Ginza

Quelques hypothèses d’interprétation

Les phénomènes sont toujours le résultat de facteurs complexes, qui nous interrogent. On esquissera ici quatre pistes à suivre.

  • D’abord, et il faut y insister, cette redécouverte n’aurait pas été possible sans l’exemplarité de l’œuvre, sa beauté et sa violence, sa force et son audace. Pour les lecteurs, l’expérience de la lecture est un véritable choc. Elle se transmet de bouche à oreille. Comme le décrit la traductrice, le récit est porté par une extraordinaire inventivité stylistique, à relier aux courants modernistes de l’époque, hyper-visuelle, cinématographique, une esthétique de la vitesse qui rejoint les préoccupations contemporaines. Ces aspects formels, associés à une dénonciation des inégalités et des injustices, décrites avec une brutalité et une crudité sans tabous, constituent un ensemble problématique et de portée universelle : l’impossible résolution de l’équation du travail, des relations dominants/dominés, patrons/employés, riches/pauvres, etc. dans une série infinie. Tout simplement, si l’œuvre n’avait pas été aussi puissante, le processus de résurrection n’aurait pas fonctionné.
  • Ensuite, il faut se pencher sur l’expérience du lecteur contemporain. Les observateurs évoquent l’identification de toute une communauté de jeunes lecteurs japonais appartenant à cette « lost generation », victimes de la crise économique et sociale, victimes des conditions durcies du monde de travail, face au risque permanent des licenciements. Le contexte de crise, en effet, ne peut que résonner en phase avec celui des années 20 et 30. En d’autres termes, l’on pourrait poser la question de la validité de Marx aujourd’hui, de la critique du capitalisme et de ses dysfonctionnements. A première vue, les schémas anciens semblent résister à l’usure du temps. Mais attention à l’illusion analogique. Nous sommes non pas dans le domaine de la réalité, mais dans celui de la réalité représentée, et donc imaginaire. Pour le lecteur, l’expérience de la fiction est surtout une expérience d’immersion, qui permet de partager le sort des héros, de souffrir, de frôler la mort, mais d’espérer aussi une issue possible via la révolte, cette « action » qui permet de faire basculer le système. On est proche de la catharsis, d’une épreuve traversée pour atteindre finalement un but positif. Le fait qu’il n’y ait pas un personnage principal, mais plusieurs, que l’auteur ait mis en scène le groupe comme « héros collectif », joue certainement un rôle moteur dans ces processus de projection.
  • Troisièmement, il faut noter la relation au passé, à l’histoire, qui se met en place ainsi. C’est précisément cette expérience de la lecture qui permet de franchir l’espace-temps de huit décennies, qui permet la superposition de deux débuts de siècles, les 20e et 21e. L’analogie est encore ici un mot clé, couplé avec celui d’anachronie. Quoi de commun entre le marin ouvrier qui meurt sous la torture, et le salarié licencié qui se suicide ? Ni les conditions de vie, ni la géopolitique du Japon, ni le monde - désormais matérialiste et mondialisé - ne sont comparables. Pourtant un lien s’établit, selon un cheminement sinueux. On y trouve d’abord de la nostalgie pour les « vraies valeurs » d’un temps où l’engagement politique avait un sens, par rapport à une histoire représentée comme progressive et progressiste. Ces valeurs, ce sont le courage au péril de la vie, la résistance, l’espoir en un monde meilleur, etc. Et ces valeurs sont incarnées par l’auteur lui-même, Kobayashi Takiji, dont l’histoire tragique légitime évidemment le contenu de la fiction. Il est cet auteur engagé et responsable, qui a pour mission de changer le monde, comme le décrivait idéalement Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature. En outre, cette nostalgie des « valeurs » est renforcée par un autre type de nostalgie : celle qui renvoie à un Japon authentique, à une scène primitive qui précède la modernisation et son corollaire, la standardisation. L’incipit : « Jigoku sa egundade » (« C’est parti ! En route pour l’enfer ! »), invitation en dialecte du Nord à entreprendre ce terrible voyage dans des mers glaciales et démontées, cristallise la fascination que l’on peut éprouver pour un monde (presque) disparu mais fondateur, celui des anciennes communautés régionales et locales, paysannes et ouvrières, rudes et généreuses. La redécouverte du Bateau-Usine semble ainsi bénéficier d’un double mouvement, d’actualisation et de nostalgie, qui renforce son impact.
  • Pour finir sur une remarque plus générale, et en rappelant que ce succès a été soutenu par une dynamique d’économie culturelle qui reste efficace, on remarquera que la société japonaise est très perméable aux modes, aux engouements soudains, brefs ou durables. Les sociologues évoqueront les aspects holistiques, de groupisme (voir le dernier ouvrage de Katô Shûichi, Le temps et l’espace dans la culture japonaise, trad. Christophe Sabouret, éditions du CNRS, qui en livre quelques clés). Par exemple, on peut souligner que les concours d’essais, ou les lettres des lecteurs, relèvent, non pas de sondages ou d’expressions spontanées (si tant est que cela existe), mais d’expressions individuelles qui « concourent » justement à se faire reconnaître. Ce n’est donc pas la réalité mouvante et chaotique du phénomène, mais ce qui en émerge de façon distinctive, qui est ensuite exploité par les différents acteurs du champ médiatique.

1929 – 2009 : un pan tout entier de l’histoire moderne sépare ces deux dates. Qu’en est-il aujourd’hui, maintenant que la fièvre des débuts est retombée ? Au-delà de la reconnaissance internationale, le succès du Bateau-usine a-t-il rendu possible une relecture de l’histoire littéraire, et plus largement de l’histoire complexe du Japon moderne ? Les grandes thématiques contemporaines, crise, pauvreté, précarité, délitement du tissu social, sont-elles perçues désormais d’une autre manière ? La problématique politique peut-elle renouer avec l’engagement pour un combat ? Telles sont les questions qui se posent aujourd’hui au Japon, avec l’apparition de mouvements citoyens chez et par les « laissés-pour-compte ». En France, Le Bateau-Usine nous fournit l’occasion de découvrir une étape oubliée de l’histoire de la modernité japonaise, à travers un chef-d’œuvre littéraire qui est aussi un témoignage majeur du 20e siècle.

Publicité pour une ligne de T-shirts Kanikôsen parue dans le livret japonais officiel présentant le nouveau film
Publicité pour une ligne de T-shirts Kanikôsen parue dans le livret japonais officiel présentant le nouveau film.

Deuxième manga : Volume de la série gekiga (manga d'auteur) "Manga de dokuha" (Lire aux éclats en manga), destinée à l'adaptation pour le grand public des livres classiques, éditée par East Press






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