Les collections de bulles sasanides de Qasr-e Abu Nasr et Takht-e Suleiman du Musée National Irān-e Bāstān de Téhéran
| Auteur : | Domenico Agostini, doctorant en Philologie Iranienne, Université de Rome La Sapienza/EPHE | | Aire géographique culturelle : | Asie centrale | | Date : | 18/08/2006 |
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Parmi les nombreux trésors et curiosités du Musée National Irān-e Bāstān (Iran Ancien) de Téhéran, les collections de bulles sasanides revêtent un intérêt très significatif, qu’il suffise de penser aux deux collections les plus importantes qui y sont conservées : celles de Qasr-i Abu Nasr et de Takht-i Suleiman.
Au mois de Novembre 2005, grâce à l’invitation du Musée National de Téhéran et à l’aide de l’Institut Français de Recherche en Iran, j’ai eu la chance de travailler sur le matériel glyptique de ces deux collections dans le but d’établir un petit glossaire des toponymes présents sur les inscriptions des bulles et de constater leur état de conservation. C’est dans cette perspective que je propose ici de vous présenter cette riche collection du Musée de Téhéran.
Il semble toutefois nécessaire de fournir tout d’abord quelques informations sur la nature, la fonction et la datation de ces bulles.
Les bulles sont des morceaux d’argile sur lesquels ont été apposés un ou plusieurs sceaux qui ont laissé leur cachet (empreinte). C’est ce cachet qui nous permet d’étudier la fonction des divers sceaux et de leur attribuer ainsi une catégorie, laquelle peut être « administrative » ou personnelle, si nous tenons compte du fait que le terme « officiel » est peu fréquemment utilisé dans la glyptique sasanide. En d’autres termes, les sceaux sont considérés personnels lorsque l’inscription qu’elle comporte se réfère à un nom propre, même dans le cas où ce dernier est officiel, et sont en revanche considérés « administratifs » lorsque le cachet porte uniquement le nom d’une administration et de la province ou région d’appartenance.
D’un point de vue chronologique, la plus grande partie du matériel dont il sera question ici a été retrouvée dans un contexte archéologique précis datant de la période sasanide tardive (VI-VIIème siècle ap. J.-C.) et, si nous considérons l’homogénéité surprenante du corpus sigillographique, il est très probable que le reste du matériel date lui aussi de la même période. Une source littéraire moyen-perse, le Mādayān ī Hazār Dādestān 93, 4-9 (Traité des mille sentences)1 nous fournit à ce sujet une aide précieuse et confirme cette hypothèse. En effet, ce texte juridique sasanide, rédigé à une époque suivante et qui fait partie de la riche littérature pehlevie 2 , nous indique que les sceaux des mogbed 3(mage) et des āmārgar (comptable ou contrôleur du trésor public?) furent introduits sous l’ordre de Kawād I, fils de Pērōz, (488-496, 499-531), et que les sceaux officiels des dādwar (juge) le furent quant à eux sous le règne de son fis Husraw I Anōširvān “à l’âme immortelle” (531-579). Il nous est d’ailleurs possible de constater les effets qu’eurent cette grande réforme administrative durant le dernier siècle de vie de l’Empire sasanide à partir du matériel dont nous disposons, bien que cette documentation limite de manière significative l’étude de la glyptique sasanide puisqu’elle ne nous permet d’en analyser que sa période tardive.
Enfin, avant de passer à la présentation des éléments topographiques de nos deux collections, il reste encore à nous poser la question de la nature des sceaux qui étaient utilisés par les administrations avant la mise en place de cette réforme tardive. Les noms de nombreuses administrations inscrits sur nos bulles existant déjà avant la réforme de la fin du VIème siècle, et donc avant l’utilisation des sceaux « administratifs », il est par conséquent probable que les responsables de ces administrations utilisaient alors leurs sceaux personnels, dont le cachet représentait un motif iconographique ou un portrait, ainsi qu’une inscription portant le nom et la fonction de son détenteur. Le fait de trouver ce type de cachets précédant la réforme sur les mêmes bulles qui portent des cachets administratifs postérieurs à la réforme n’affaiblit pas notre hypothèse si l’on admet que l’utilisation de la première typologie n’a pas été abandonnée, et donc que les deux typologies de cachets “pré- et post-” réforme ont pu être utilisés simultanément pendant la période sasanide tardive. En effet, les cachets des sceaux administratifs apparaissent sur les bulles avec de nombreux autres types de cachets, alors que ceux personnels figurent seuls ou accompagnés d’un autre cachet plus petit sans nom, ni titre.
La première collection dont nous allons traiter est celle retrouvée sur le site de Qasr-i Abu Nasr, à environ 10 km au sud-est de Širaz, l’importante ville du Fars berceau des grandes dynasties persanes. D’après de nombreux cachets de ces bulles, on peut penser que le site s’appelait “Sērāz” en époque sassanide, avant de devenir la Širaz de l’époque islamique, suite, peut-être, à une interprétation erronée de l’écriture pahlavi de la part des conquérants arabes qui y avaient placé une garnison, les amenant à mettre trois points sur la sin 4 (س > ش = /s/ > /š/) .
Une partie des 505 bulles retrouvées sur ce site se trouve aujourd’hui au Metropolitan Museum de New York, une mission archéologique américaine y ayant travaillé de 1932 à 1935, dont le matériel fut publié en 1973 par P.O. Harper e R.N. Frye dans Sasanian Remains from Qasr-i Abu Nasr: seals, sealings and coins. La lecture des inscriptions de la collection complète, c’est à dire de la totalité du matériel se trouvant à Téhéran et à New York, a en revanche été publiée par Ph. Gignoux en 1974 et en 1985 5.
Les bulles de Qasr-i Abu Nasr et de Takht-i Suleiman constituent incontestablement les deux collections les plus importantes de la glyptique sasanide, non seulement si on considère la grande quantité de matériel qui y a été trouvée, mais surtout du fait qu’il soit possible de leur attribuer une origine géographique et une stratigraphie archéologique précises. Ceci n’est malheureusement pas le cas de la majeure partie du matériel glyptique sasanide conservée dans diverses collections, dont nous ne connaissons le plus souvent pas la provenance archéologique ni celle géographique.
Le matériel de Qasr-i Abu Nasr nous offre ainsi des données précises et variées sur la situation administrative de la région du Fars de la période sasanide tardive et, bien qu’une grande partie des bulles conservées au Musée ne représente que l’image de son détenteur ainsi que son nom, ou les armoiries qui l’identifient, une vingtaine d’entre elles sont inscrites avec le nom de diverses localités dont la région d’appartenance est indiquée au dessus.
Parmi les divers toponymes inscrits, nous retrouvons les noms de celles qui furent, selon les sources arabes, les cinq provinces de la région méridionale du Fars en époque sasanide tardive : Ardaxšir-Xwarrah, Bišābuhr, Nēw-Dārāb, Staxr, Arjān(?) 6. Il est intéressant de remarquer que la fonction administrative qui se rapporte à ces toponymes change selon la province. Ainsi, dans le cas de celles inscrites du nom de la province d’Ardaxšir-Xwarrah, nous trouvons de nombreuses bulles qui témoignent de l’administration du maguh (siège des mages) de la ville de Sērāz [Fig. 1], de celle d’un certain dryōšān jādaggōv ud dādwar (le défenseur des pauvres et juge), ou encore handarzbed (maître des conseils et des avis) et enfin āmāgar (comptable) qui était aussi en charge des provinces de Bišābuhr et de Nēw-Dārāb. La collection atteste aussi des maguh de Bišābuhr, notamment de la ville ou du village de Syāg 7 et Arjān, la fonction de satrape de Bišābuhr [Fig. 2] et de dryōšān jādaggōv ud dādwar de Staxr et Bišābuhr. Dans certains cas, si la lecture d’un toponyme est claire, il est parfois malheureusement impossible d’en identifier l’administration d’appartenance.
En ce qui concerne l’état de conservation, nous avons pu constater une légère dégradation du matériel en comparaison avec des lectures faites il y a environ 30 ans par Ph. Gignoux, lorsqu’il étudia de manière très complète les inscriptions pehlevies présentes sur ces bulles.
La situation géographique du site de Takht-i Suleiman (le trône de Salomon) que nous allons à présent examiner est en revanche très différente du précédent, puisqu’il se trouve au Nord de l’Iran, dans l’Azerbaïdjan. Les fouilles archéologiques sur ce site furent menées par le Deutsche Archaologische Institut au cours des années soixante, durant lesquelles 234 bulles portant chacune d’entre elles un nombre varié de cachets furent trouvées dans une salle du complexe central. La publication du matériel trouvé fut confiée à R. Göbl, et parut à Berlin en 1976 sous le titre “Die Tonbullen vom Tacht-e Suleiman. Ein Beitrag zur spätsasanidischen Sphragistik”; dans son texte, Göbl essaya de définir une première proposition d’analyse typologique du matériel, selon un système qu’il avait mis au point lors de précédentes études sur la numismatique sasanide. D’après la publication de Göbl, une partie du matériel se trouverait en Allemagne, à l’Ethnologisches Museum de Berlin-Dahlem.
Il est important de noter la fréquence avec laquelle le toponyme Ādur-Gušnasp, qui est le nom du feu protecteur du roi et des guerriers selon la tradition iranienne, est attestée dans cette collection du Musée de Téhéran. En effet, le sanctuaire dans lequel ces bulles furent trouvées était dédié au feu Gušnasp qui se trouvait justement à Takht-i Suleiman ; la glyptique nous indique clairement que ce sanctuaire était autonome d’un pont de vue administratif et qu’il était indépendant de la province de l’ Ādurbādagān (Azerbaïdjan).
La présence de ce toponyme dans la glyptique sasanide nous fait espérer en une trouvaille future possible, dans ce même domaine des bulles administratives, sur les noms des deux autres grands sanctuaires de l’Iran sasanide : Ādur-Farnbag, feu protecteur des prêtres, et Ādur-Burzēn-Mihr, feu protecteur des agriculteurs.
Quant aux inscriptions se referant aux administrations placées sous le toponyme Ādur-Gušnasp, elles nous amènent à considérer l’existence d’une circonscription autonome placée sous l’autorité d’un mogbed (prélat haut placé du clergé zoroastrien) [Fig. 3] et d’un framādār (commandant).
D’autres bulles présentent en outre des toponymes très intéressants, tels que dryōšān jādaggōv ud dādwar de la province de Weh-Ardaxšir [Fig. 4], nom que le roi Ardaxšir I (224-?) donna à l’ancienne capitale Séleucie sur les rives occidentales du Tigre, ou encore tels que ceux de la province ou de la ville de Wehōwand 8(?) , ces dernier étant toutefois d’attribution et de lecture difficile.
Enfin, deux autres bulles d’une typologie très différente étaient conservées dans un tiroir de cette même collection, portant chacune un cachet reportant les toponymes de Staxr et Bišābuhr, qui ne sont toutefois pas attribuables au même contexte que les autres.
D’un point de vue de conservation, cette collection est quant à elle parfaitement préservée et ne porte aucune trace d’usure.
Nous avons essayé de proposer dans cette brève présentation une étude des bulles sasanides des deux collections parmi les plus importantes dans ce domaine, dans une perspective de géographie administrative de l’empire sasanide en mettant en évidence les différents toponymes présents. Il est évident que cette approche ne doit toutefois pas amoindrir l’importance des autres typologies de cachets présents dans ces collections, tels que ceux anépigraphiques pourvus d’une iconographie animale ou symbolique, ou encore ceux présentant le portrait à l’effigie d’un personnage entouré de l’inscription du nom et du titre.
Il est d’ailleurs dommage de constater que, contrairement aux inscriptions qui ont été brillamment étudiées dans le passé, l’aspect iconographique de ces bulles n’a pas encore été étudié de manière exhaustive. Ceci pourrait toutefois être réalisé dans le futur grâce à la compétence des responsables du Département épigraphique du Musée Irān-e Bāstān, dont le Dr Daryosh Akbarzadeh et le directeur de ce Musée, Mr Mohammad Reza Kargar, et permettrait de proposer une nouvelle étude complète du matériel de ces collections réunissant enfin tous les différents domaines de la glyptique sasanide.
1. Cf. l’édition de M. Macuch, Das sasanidische Rechtsbuch “Mātakdān i Hazār Dātistān”, Wiesbaden 1981 ou celle de A.G. Perikhanian, The Book of a Thousand Judgements (A Sasanian Law-Book), Costa Mesa, Cal., and New York 1998.
2.La littérature pehlevie réunit les oeuvres zoroastriennes en moyen-perse qui ont été rédigées sous leur forme finale entre le IXème et le Xème sec. de notre ère, à un moment où l’activité littéraire des cercles mazdéens connut un développement soudain, mais date en partie de la période sasanide (III-VII sec. d.C.). Pour un introduction aux textes avec des références à l’histoire des études et à la tradition manuscrite se reporter à C.G. Cereti, La letteratura pahlavi, Milano 2001.
3.Prêtres zoroastriens. Le Zoroastrisme devint religion d’état de l’Empire sasanide (III-VII ap. J. C.)
4. Gyselen R., La géographie administrative de l’empire sassanide, Bures-sur-Yvette 1989, p. 45.
5. Cf. Gignoux 1974 et 1985.
6. Gyselen 1989, p. 71, n. 6
7.Frye 1973, p. 60 identifie cette localité avec l’actuel Syāx, district occidental de Širaz
8. Gyselen 1989, p. 63 propose cette lecture, bien que son emplacement nous soit inconnu.
BIBLIOGRAPHIE GENERALE:
Monographies et articles sur Qasr-i Abu Nasr et Takht-i Suleiman
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- GIGNOUX Ph. (1974), “Les bulles sassanides de Qasr-i Abu Nasr (Collection du Musée de Téhéran)”, Memorial Jean de Menasce, Louvain, pp. 169-187.
- GIGNOUX Ph. (1985), “Les bulles sassanides de Qasr-i Abu Nasr (Collection du Metropolitan Museum of Art)”, Acta Iranica. Hommages et Opera minora. Volume X. Papers in honour of Professor Mary Boyce, Leiden, pp. 195-215.
- GÖBL R. (1976), Die Tonbullen vom Tacht-e Suleiman. Ein Beitrag zur spätsasanidischen Sphragistik, Berlin.
Monographies, contributions et catalogues principaux sur la glyptique sasanide
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- BORISOV A.Y, LUKONIN V.G. (1963), Sasanidskii Gemmy, Leningrad.
- BRUNNER Chr. J. 81978), Sasanian Stamp Seals in the Metropolitan Museum of Art, New York.
- FRYE R.N. (1968), “Sasanian Clay Sealings in the Collection of Mohsen Foroughi”, Iranica Antiqua VIII, pp. 118-132, pls. XXIV-XXXI.
- FRYE R.N (1970), “Sassanian Clay Sealings in the Baghdad Museum”, Sumer XXVI, pp 237-240, 8 figs.
- GIGNOUX Ph. (1972), Glossaire des Inscriptions pehlevies et parthes, Londres.
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- GIGNOUX Ph., GYSELEN R. (1982), Sceaux sasanides de diverses collections privées, Cahiers de Studia Iranica 1, Leuven.
- GIGNOUX Ph., GYSELEN R. (1987), Bulles et sceaux sassanides de diverses collections, Cahiers de Studia Iranica 4, Leuven.
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Traduit de l'Italien au Français par Mlle. Sabrina Zannier