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| Communication de Frédéric Durand |
| Aire géographique culturelle : |
Asie |
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La cartographie des Orientaux et des Européens du Sud dans les débuts de l’exploration occidentale de l’Asie du Sud-Est du milieu du XVème au début du XVIIème siècle.
Communication présentée au Colloque MedAsia
Archives on Asia in Southern Europe
Barcelone, 14-15 septembre 2006
Frédéric Durand
Département de Géographie
Université Toulouse II-Le Mirail
Introduction
Les cartes représentent sans doute un aspect insuffisamment exploité pour analyser les modalités d’exploration de l’Asie du Sud-Est par les premiers voyageurs et conquérants d’Europe du Sud, les Italiens et surtout les Portugais et les Espagnols. Sauf chez les chercheurs spécialisés en cartographie, comme Armando Cortesão, Monique Pelletier, Alfredo Pinheiro Marques ou Thomas Suárez (Cf. bibliographie), les cartes font rarement l’objet d’une attention à la hauteur de ce qu’elles pourraient apporter dans les études historiques1. Pourtant la capacité de cartographier une région et d’y localiser des ports ou des royaumes s’avère un moyen particulièrement intéressant pour analyser l’ampleur et l’effectivité des « découvertes ». Dans ce contexte, les cartes sont des archives très particulières dans la mesure où, contrairement à beaucoup de documents écrits, les versions anciennes ont souvent été détruites au fur et à mesure qu’elles étaient actualisées. En outre, on ignore souvent l’auteur, voire la nationalité de celles qui subsistent, et elles sont rarement datées de manière précise. De surcroît, les deux grandes nations cartographes du XVIème siècle : l’Espagne et le Portugal, avaient créé des institutions spécialisées chargées de tenir à jour la carte du monde, mais en gardant jalousement le secret. Que ce soit à la Casa da Índia à Lisbonne ou à la Casa de Contratación fondée en 1503 à Séville, la carte du monde de référence ou « padrón real » était d’un accès très surveillé et la diffusion des informations punie de mort.
Les cartes ayant survécu sont dispersées dans les grandes bibliothèques de la planète, mais contrairement à la majorité des archives textuelles, elles ont souvent été reproduites, soit dans des publications généralistes de voyages, soit dans des ouvrages de synthèse comme la Portugaliae Monumenta Cartographica. Afin de mieux mettre en valeur les savoirs et incertitudes géo-cartographiques de l’époque, plutôt que d’utiliser des représentations originales, nous avons choisi de retracer les contours d’un certain nombre de cartes de la région asiatique datant des XVème, XVIème et XVIIème siècles, afin d’homogénéiser leur rendu graphique, de faciliter la lecture de la toponymie et de ne pas être influencé par les particularités de leurs décors ou enluminures2.
1 - La cartographie pionnière
La première carte un peu détaillée de l’Asie du Sud-Est est due à l’Italien Fra Mauro en 1459 (figure 1). S’appuyant sur le récit de Marco Polo et surtout sur le témoignage du marchand Nicolò de’ Conti, qui avait parcouru ces régions de 1414 à 1439, cette carte conservée à la Biblioteca Nazionale Marciana, à Venise, révèle que plusieurs décennies avant la prise de Malacca par Afonso de Albuquerque en août 1511, les Européens étaient capables de placer sur une surface plane plusieurs centres de commerce comme Pegu, Malacca, le Siam, le Champa, Trapobana (Sumatra), Java ou Banda. Le tracé était toutefois relativement confus et les localisations parfois fantaisistes. Ainsi le sultanat d’Aceh correspondait à une île au large de Sumatra, tandis que Cipangu (le Japon ?) était dessiné dans un fouillis d’îles comprenant Java (mineure), Banda et Sunda.
Cette cartographie était sans doute en partie dérivée de celle des Arabes, et particulièrement de la carte du monde d’Al Idrisi dont les premiers exemplaires conservés datent du milieu du XIIème siècle, et qui montre le même foisonnement insulaire un peu confus. Les consignes des pilotes musulmans, qui suivaient depuis des siècles la route maritime du Moyen-Orient à la Chine, étaient toutefois plus précises que leurs cartes. Les indications du pilote Sulaimān al-Mahrī en 1511, l’année de la prise de Malacca par les Portugais, font la synthèse des savoirs arabes de l’époque. Les descriptions de navigation et les orientations stellaires permettent de reconstituer une carte révélatrice de leurs connaissances effectives (figure 2). Les toponymes pour la péninsule malaise et l’île de Sumatra y sont détaillés, avec une quinzaine de noms pour l’île de Sumatra et une quarantaine en péninsule malaise. Le reste de la région est nettement moins bien connu. Seuls cinq ports étaient mentionnés à Java tandis que le reste de l’archipel était à peine identifié par quelques noms d’îles : Bornéo, Macassar (Célèbes), les Moluques et un ensemble d’une dizaine d’îles englobées sous le terme générique de « Timor »3.
2 - La découverte de l’Asie par les Ibériques de 1492 à 1512
L’année 1492 est surtout connue comme la date de la découverte de l’Amérique. À l’époque, l’Asie sembait être une terre connue depuis l’antiquité. Pourtant 1492 a marqué aussi la fin de la présence arabe dans la péninsule ibérique qui a permis le début du véritable essor de l’exploration de l’Extrême-Orient par les Européens. Ainsi, on peut être surpris par les incertitudes sur cette région que montre par exemple le premier globe terrestre occidental réalisé à Lisbonne par l’Allemand Martin Behaim en 1492 et conservé au Germanisches Nationalmuseum, à Nuremberg. De même les planisphères de Juan de la Cosa en 1500 ou Cantino en 1502 indiquent une méconnaissance de l’Asie non moins grande que celle de l’Amérique. De fait, il a fallu attendre 1498, soit six ans après la traversée de l’Atlantique par Christophe Colomb pour que les Portugais atteignent pour la première fois l’Inde par la route maritime via le cap de Bonne Espérance. Leur but à l’époque était de supplanter les marchands musulmans dans le commerce des épices. Après une série d’alliances et de conquêtes, c’est surtout la prise du port de Malacca en 1511 par Afonso de Albuquerque qui leur a ouvert les portes de l’Asie Orientale. Dès 1512, Albuquerque décida d’envoyer trois navires avec la mission de découvrir les îles aux épices. Le cartographe Francisco Rodrigues faisait partie de l’expédition. Il a laissé un livre contenant des indications de navigation vers la Chine et, surtout, une série de vingt-six cartes allant de l’Europe jusqu’en Chine, dont onze sur l’Asie du Sud-Est et la côte chinoise, et soixante-neuf croquis ou dessins de côtes, qui sont conservés à la Bibliothèque de la Chambre des Députés à Paris4.
Les cartes de Rodrigues représentant l’Europe sont visiblement des copies de portulans de l’époque, mais celles portant sur l’Asie sont des originaux qui n’ont pas d’équivalent (figure 3). On peut même avancer l’hypothèse qu’elles ont été partiellement dressées à partir de cartes locales, peut-être exécutées par des pilotes arabes ou javanais, ou au moins sur la base d’indications de navigateurs locaux5. Deux éléments permettent de corroborer cette hypothèse.
Premièrement Albuquerque dans un courrier au roi Manuel 1er du Portugal en avril 1512 indique qu’il lui adresse une grande carte réalisée par un pilote javanais sur laquelle figurent le cap de Bonne Espérance, le Portugal, le Brésil, la mer Rouge, le golfe Persique, les îles aux épices et une route jusqu’en Chine. Cette carte a été perdue dans un naufrage, mais cela prouve que des cartographes orientaux disposaient à l’époque d’une connaissance du monde s’étendant de l’Amérique du Sud à l’Asie. Cela est confirmé à travers quelques cartes ottomanes du début du XVIème siècle et notamment celle de l’amiral turc Pirî Reis, datant de 1513 et conservée au palais de Topkapi à Istanbul.
Deuxièmement la reconstitution du parcours de Francisco Rodrigues montre qu’il a seulement longé les côtes de Sumatra, de Java et de certaines petites îles de la Sonde, avant de poursuivre vers les Moluques. Il a repris quasiment la même route au retour, ce qui ne permettait pas de dresser une représentation d’ensemble de la région à partir de ses seules observations personnelles. Son esquisse de l’Asie du Sud-Est témoigne cependant du sérieux des informations à partir desquelles elle a été réalisée (figure 3). La forme globale et l’emplacement des îles sont même d’une surprenante précision, que ce soit Sumatra, la péninsule malaise, Java ou les petites îles de la Sonde, de Bali (Blaram) à Timor. La seule confusion notable est la réunion en une seule île de Bornéo (Borney) et de Célèbes (Macaçer).
Du point de vue cartographique, la planche sur l’Asie de l’Atlas Miller, conservée à la Bibliothèque Nationale de Paris, datée de 1519 et attribuées aux cartographes portugais Lopo Homem et aux Reinel6 , présente des caractéristiques similaires à celles de la cartographie de Francisco Rodrigues. En cette période où la navigation européenne dans la zone était encore balbutiante, il est probable que cette carte ait été, elle aussi, en partie influencée par des sources non occidentales. Même si l’orientation des îles montre une inclinaison anormale, leur localisation correspond à une approximation tout à fait honorable pour l’époque. Il s’agit certainement là d’un compromis entre les sources locales et des relevés plus spécifiquement portugais comme peut l’illustrer la carte attribuée à Pedro Reinel conservée à l’Armee Bibliothek de Munich et datée de 1517 (figure 4).
En ce début de XVIème siècle, la cartographie de la région était essentiellement portugaise. En effet, depuis le traité de Tordesillas en 1494, le Portugal avait obtenu l’exclusivité de l’exploration des terres allant du Brésil à l’Asie et les savoirs étaient très peu diffusés. Les souverains européens savaient le rôle stratégique de la cartographie et les cartographes encouraient la peine de mort s’ils divulguaient la moindre information pouvant être utilisée par les nations rivales.
3 - La rupture de l’expédition de Magellan en 1522
Cette situation de monopole a été modifiée en 1522 lors du retour de l’expédition autour du globe commanditée par la couronne de Castille et menée par Fernand de Magellan. Grâce à cet exploit, les Espagnols ont pu disposer de données inédites sur la région. On peut constater cette évolution, à travers les quelques cartes originales ramenées par l’Italien Antonio Pigafetta conservés notamment à l’université de Yale et à la Bibliothèque Nationale de Paris (figure 6). Cela s’est surtout traduit par l’amorce d’une cartographie originale qu’illustre bien la carte réalisée par Nuño García de Toreno, le cartographe en chef de la couronne d’Espagne, en 1522 et conservée à Biblioteca Real de Turin. Elle est relativement complète pour l’époque et détaille mieux les îles Philippines que les cartes de leurs concurrents portugais (figure 7). Par-delà la volonté de découvrir de nouvelles terres, la préoccupation principale des Espagnols était de localiser avec précision les riches îles aux épices des Moluques, et particulièrement Banda, Ambon et Ternate, où l’on trouvait le clou de girofle et la noix de muscade. En effet, si la limite atlantique du traité de Tordesillas à l’est d’une ligne passant à 370 lieues à l’ouest des Açores, soit 46,30° à l’ouest de l’actuel méridien de Greenwich, était facile à tracer, la limite symétrique de ce domaine en Asie-Pacifique n’avait jamais été estimée avant le voyage de Magellan. Charles Quint, empereur du Saint Empire romain germanique et souverain d’Espagne, souhaitait pouvoir revendiquer ces îles aux épices dont la localisation restait incertaine. Plusieurs expéditions plus ou moins secrètes auraient d’ailleurs été menées dans les années 1520 vers ces régions7, avant que Charles Quint ne finisse par renoncer à ses prétentions, d’ailleurs peu légitimes, et n’accepte, dans le cadre du traité de Saragosse, de « vendre » ce renoncement aux Portugais et de reporter en 1529 la ligne de démarcation jusqu’à l’extrémité orientale de l’île de Nouvelle-Guinée. Cela leur laissait quand même à l’époque tout l’Océan Pacifique.
Cette année là, la carte réalisée par le Portugais Diogo Ribeiro, et conservée à la Biblioteca Apostolica Vaticana, montre d’ailleurs de manière étonnante plus d’incertitudes que chez ses concurrents espagnols (figure 8). Elle révèle toutefois aussi un soucis de précision inédit jusqu’alors dans la mesure où seules les parties des îles qui ont été reconnues sont dessinées. Ainsi, les côtes de Java, Bornéo, Timor ou Gilolo (Halmahera) ne sont tracées que partiellement. Cela signifie que les cartographes ibériques se sentaient désormais suffisamment à l’aise pour s’affranchir des connaissances des marins arabes et asiatiques, ou qu’ils considéraient les connaissances de ces derniers insuffisamment précises pour l’essor de leurs activités. Ils cherchaient donc dorénavant à dresser des cartes sur la base de leurs seuls relevés. On précisera cela dit que le cartographe portugais Diogo Ribeiro était passé au service du souverain d’Espagne Charles Quint, et qu’il a pu biaiser certains relevés afin de soutenir les revendications de son maître sur les îles aux épices8.
Après le traité de Saragosse, on peut émettre l’hypothèse qu’un certain nombre de cartes espagnoles de l’Asie, dorénavant considérées comme inutiles par Madrid, auraient été dispersées ou vendues à d’autres souverains. Cela pourrait contribuer à expliquer l’essor de la cartographie européenne, notamment italienne et française dans les années 1540-1550.
4 – Une diversification cartographique à partir des années 1540
Ayant retrouvé l’exclusivité de l’exploration en 1529, les Portugais ont repris un travail de relevé cartographique plus systématique. Cela apparaît dans le tracé du cartographe Gaspar Viegas conservée à la Biblioteca Ricardiana de Florence et datée d’environ 1537. Comme celle de Diogo Ribeiro huit ans auparavant, elle représente seulement les parties des îles effectivement reconnues (figure 9). Les côtes sud de Java, Sumbawa (Bimma), Flores sont ainsi laissées en suspens, de même que tout le sud-est de Bornéo et l’île de Célèbes à l’exception de l’extrême nord.
D’autres cartographes n’ont pas eu cette rigueur, ou du moins ne disposaient pas des relevés maritimes leur permettant de faire le tri entre les observations réelles et les affabulations ou spéculations plus ou moins fantaisistes. C’est notamment le cas des cartes françaises de l’école de Dieppe telles que celles de Jean Rotz en 1542, de la British Library, ou de Guillaume Le Testu en 1566, conservé aux archives des Affaires Etrangères à Paris (figures 10 et 11). Leurs travaux ont toutefois souvent été injustement discrédités. Certes plusieurs bizarreries sont à signaler, comme le rattachement de ce qui devait être l’île de Sumbawa à une grande Terre d’Offir au sud. Toutefois, si l’on fait abstraction de ces anomalies et des scènes européanisées qui ont souvent été ajoutées pour décorer les îles, leur tracé s’avère tout à fait intéressant. L’existence d’une grande terre australe au sud de Timor pourrait même être le résultat d’explorations ou au moins de reconnaissances secrètes des côtes australiennes par les Espagnols au cours des premières décennies du XVIème siècle9.
À la fin des années 1560, les cartes de Fernão Vaz Dourado confirment les progrès réalisés par les Portugais dans la connaissance de l’Asie du Sud-Est, même si de vastes portions des côtes des îles de Java, Bornéo, Célèbes ou Nouvelle-Guinée restaient indéterminées, comme on peut le voir sur sa carte datée de 1568 et conservée à la Biblioteca Nacional de Lisbonne (figure 12).
De son côté, l’Espagne a recommencé à s’intéresser à la région lorsque Philippe II est monté sur le trône en 1556. Le nouveau souverain ne se sentait guère contraint par le traité de Saragosse signé par son père Charles Quint en 1529, et a relancé des missions d’exploration vers l’Asie. À l’époque, la Flandre n’était pas encore devenue les Pays-Bas et dépendait toujours de la couronne de Castille. Outre ses innovations en matière de projection, l’illustre cartographe flamand Gerard Mercator, qui avait déjà réalisé un planisphère proche des travaux des Français de l’école de Dieppe en 1538, a édité une nouvelle carte du monde en 1569 conservée au Maritime Museum Prins Hendrik à Rotterdam (figure 13). Dans sa partie sud-est asiatique, cette carte montre à la fois un réel progrès dans la toponymie avec un foisonnement de noms d’îles et de ports et en même temps un archaïsme surprenant, particulièrement dans la forme des îles comme Bornéo ou Célèbes, mais également par son grand continent austral à côté duquel était dessinée une Java mineure comprenant des royaumes comme Ferlech, Fansur, Lambri, ou Dragoian directement issus du récit de Marco Polo, pourtant vieux de près de trois siècles.
De fait, les Espagnols avaient sans doute perdu une partie des informations qu’ils avaient réunies avant 1529, et ne savaient comment utiliser celles qui leur restaient par manque de relevés maritimes. Ils ont été obligés de réaliser de nouvelles explorations, sachant qu’il leur restait aussi à découvrir les nombreuses îles du Pacifique sur lesquelles la couronne de Castille avait plus de légitimité. À cela s’ajoutait le fait que les navires espagnols avaient moins de chances d’être arraisonnés par leurs rivaux portugais en partant d’Amérique à travers le Pacifique et en explorant l’Asie du Nord-Est et les Philippines. La carte de l’Espagnol López de Velasco de 1570, illustre bien ce phénomène avec une Insulinde assez simplifiée dans sa partie allant de Sumatra aux Moluques, mais en revanche des détails beaucoup plus nombreux pour les îles Salomon, la Chine ou les Philippines (figure 14).
5 – Les paradoxes de la projection polaire de Christian Sgrooten
Dans ce contexte de relance de l’activité cartographique espagnole en Asie, la tutelle de Madrid sur Lisbonne à partir de 1580 a paradoxalement entraîné une certaine confusion. La mise en commun des cartes des deux rivaux, jusque là secrètes et aux données relativement déconnectées, a en effet réintroduit une nouvelle hétérogénéité documentaire, à l’instar de celle qui régnait dans les années 1510 entre les cartographies orientales et européennes. Cela apparaît nettement dans les représentations des îles de la Sonde par le métis Manuel Godinho de Erédia au début du XVIIème siècle10. C’est également manifeste dans la partie sur l’Asie du Sud-Est de la projection polaire de l’atlas du Flamand Christian Sgrooten. Deux versions de cet atlas sont connues, une datant de 1573, conservée à la Bibliothèque Royale de Bruxelles, l’autre datée de 1588 et conservée à la Biblioteca Nacional à Madrid11. Seule la deuxième contient une carte de l’hémisphère sud représentant l’Asie du Sud-Est. Étant donné l’année de réalisation, il est probable que Christian Sgrooten a pu disposer simultanément des archives cartographiques espagnoles et portugaises. Or, alors que la partie sur le continent américain est d’une assez bonne précision, la représentation de l’Asie du sud-est dénote un archaïsme tout à fait surprenant avec un semi d’îles agglomérées où se côtoient Sumatra, Java Mineure, Timor, Gilola (Halmahera), Banda, Bornéo et de nombreux toponymes plus où moins oubliés issus notamment du récit de Marco Polo datant pourtant de trois siècles auparavant (figure 15). Du point de vue du tracé, de prime abord, on a l’impression qu’il s’agit d’une régression à la cartographie d’avant les explorations européennes, telle que celle de Fra Mauro en 1459. Pourtant ce qui pourrait n’être qu’une faiblesse liée à l’utilisation d’une documentation obsolète laisse apparaître des détails étonnants. « Giava Maior », la Java Majeure de Marco Polo, s’avère être sans doute une représentation de l’île de Sumbawa. Un peu plus à l’est, une île présente des similitudes surprenantes avec la géographie de Timor. L’île de Silola correspond à une figuration de la Nouvelle-Guinée sans équivalent à l’époque. Une grande terre australe présente des caractéristique de la côte septentrionale de l’Australie. Plus au nord, la Chine et le Japon sont bien mieux représentés que chez la plupart des cartographes de la fin du XVIème siècle voire de la première moitié du XVIIème siècle. Ce mélange confus d’archaïsmes et d’innovations pourrait être la résultante des difficultés de l’auteur à trancher entre des données espagnoles apparemment précises, mais pour certaines datant sans doute d’avant 1529, et les relevés portugais plus classiques à l’époque, fondée sur une connaissance empirique de la région, mais encore fragmentaires et ne s’étendant pas au sud des îles de la Sonde.
6 – Le déclin des Ibériques et l’essor de la cartographie néerlandaise
Ces problèmes auraient pu être dépassés avec le temps puisque le Portugal est resté sous la tutelle de l’Espagne pendant soixante ans, jusqu’en 1640. Après cette première mise en commun délicate de leur documentation, les deux nations auraient pu travailler de concert et dominer les mers du globe. Mais c’était sans compter sur deux événements majeurs qui ont modifié radicalement la situation.
En 1588, l’année de la finalisation de l’atlas de Christian Sgrooten, une majeure partie de la flotte des deux puissances ibériques, réunie en une « Invincible Armada », a été détruite par une tempête au large de l’Angleterre. Cela s’est traduit par une nette réduction des activités commerciales comme des explorations et donc de la capacité à réaliser des cartes.
De leur côté, les Flamands, qui étaient en lutte pour s’émanciper de l’Espagne, ont su profiter de cette faiblesse, d’autant qu’ils ont pu percer les secrets de la navigation portugaise. En effet, le Flamand Jan Huyghen van Linschoten avait réussi à se faire recruter comme secrétaire de l’archevêque de Goa en 1583. Dans l’Inde portugaise très catholique, son emploi lui a donné accès à de nombreuses informations, y compris à des cartes nautiques qu’il a reproduit à l’insu des Portugais. Après la mort de l’archevêque, il est retourné à Amsterdam où il a publié en 1595 le récit de ses voyages avec des indications nautiques et des cartes (figure 16). L’année précédente, en 1594, le cartographe hollandais Petrus Plancius avait de son côté réussi à se procurer une carte portugaise de l’Asie, sans doute dessinée par Bartolomeu Lasso, dont il a publié une gravure.
Ces représentations ont permis aux Hollandais de rattraper le retard qu’ils avaient sur les Portugais. La cartographie de Linschoten comme de Plancius révèlent encore clairement une influence portugaise, mais le fait de graver et d’imprimer les cartes et non plus de les reproduire manuellement et secrètement a modifié totalement les perspectives en terme de politique cartographique. Ayant pris conscience de l’importance de la connaissance géographique surtout dans l’ensemble morcelé de l’archipel insulindien, les Hollandais se sont à leur tour lancés dans l’élaboration d’une cartographie originale. En 1617 leur compagnie des Indes orientales, la VOC (Vereenigde Oost-Indische Compagnie) recrutait le cartographe Hessel Gerritsz et fondait une agence cartographique répertoriant systématiquement toutes les découvertes effectuées par les navires de cette compagnie. La carte du premier grand atlas publié par le Hollandais Willem Blaeu en 1617 s’inspire encore beaucoup de ses modèles ibériques et ne présente pas d’avancée déterminante par rapport à la carte de Linschotten en 1595 (figure 17). En revanche, une des cartes de Hessel Gerritsz, réalisée en 1628, révèle l’avance que les Hollandais avait su prendre dix ans plus tard sur leurs rivaux ibériques (figure 18). Les autres nations allaient désormais largement dépendre des cartographes de la VOC sauf dans le cas particulier de l’île de Timor pour laquelle les Portugais ont gardé une certaine maîtrise, et aux Philippines sur lesquelles les Hollandais ont renoncé à leur prétentions en échange d’un engagement similaire des Espagnols vis-à-vis des Indes Néerlandaises.
Notes
1Il y a bien sûr des exceptions notables dans les études sur l’Asie du Sud-Est, notamment dans les travaux de Pierre-Yves Manguin, Jacques Népote ou Luís Filipe Thomaz (Cf. bibliographie).
2Ce procédé a déjà été utilisé en 1995 par l’historien portugais Luís Filipe Thomaz dans un excellent article sur la cartographie portugaise de l’archipel insulindien aux XVIème et XVIIème siècles.
3Tibbetts (G.R.), 1979, p.253 ; Durand (F.), 2006, p.40.
4Pires (T.) et Rodrigues (F.), 1990.
5Cortesão (A.), in Pires (T.), 1990, vol.1, p.xciv.
6Pinheiro Marques (A.), 1994, p.54.
7Hervé (R.), 1982, p. 12.
8Thomaz (L.F.), 1995, p.89.
9Durand (F.), 2006, p.59.
10Durand (F.), 2006, p.73.
11Biblioteca Nacional de España (Ed.), 2001, p. 63.
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