Résumé de l’atelier
Les analyses proposées pour ce panel de discussion se penchent sur une opération qui semble être une simple technique, banale : l’achat-vente d’un produit agricole ; une opération qui est aussi un moyen d’accomplir une fonction irréductible : nourrir la population. Mais un examen approfondi permet de saisir toute l’importance qu’il faut lui accorder. Nous avons entrepris sur cette opération-type des analyses fouillées dans le cadre d’un programme international de travail commencé en 2004 et qui fait collaborer une quarantaine de chercheurs de plusieurs disciplines et des acteurs en Bretagne et au Japon dans un PRIR (Programme de Recherche d’Intérêt Régional) de la Région Bretagne. Comment analyser et comprendre le regain récent des nouvelles formes de vente directe apparues sous l’appellation de « Tekei » au Japon il y a 30 ans et revisitées depuis au Japon même, mais aussi ailleurs, et en France par exemple dans une des ses modalités les plus connues sous le nom d’AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) ou en Bretagne, dans la formule « voisins de panier » ? Quelles significations de ces formes au Japon et en Bretagne, pour la vie sociale et culturelle, et pour le développement durable ? Comment interpréter ses impacts symboliques et environnementaux et sanitaires tout autant que son efficacité économique ? Les quatre contributions proposées pour ce panel apportent des éclairages complémentaires sur ce phénomène qui offre des perspectives d’avenir nourries aux héritages de la tradition.
MOTS CLĖS : agriculture – ikigai - personnes âgées - vente directe - espace rural – écoumène – culture - économie locale – mondialisation - riz.
Coordination : Hiroko AMEMIYA
Université de Rennes 2- Haute Bretagne
v Le concept d’Ikigai 生きがいchez les Japonaises très âgées - ce qui motive la vente directe des produits de leurs fermes -
Le Japon est le pays où l’espérance de vie est la plus longue dans le monde. Mais le taux de natalité est en baisse et le vieillissement accéléré fait qu’en 2010 une personne sur cinq aura plus de 65 ans. Le vieillissement de la population est présenté comme un facteur négatif pour l’avenir de la société et son économie. Pour cette raison l’âge légal de la retraite n’a pas cessé d’être repoussé ces dernières années au Japon.
En France les syndicats revendiquent la réduction du temps de travail et de nombreux salariés attendent impatiemment de partir en retraite. Au Japon les personnes âgées préfèrent autant que possible rester en activité. Il n’y a que 10 % de personnes de plus de 65 ans qui ont besoin quotidiennement de soins médicaux. Tous les autres sont donc des « vieux bien portant » qui peuvent continuer à travailler. De fait, le taux d’activité des personnes âgées est très élevé au Japon. Comme les femmes vivent en moyenne 7 ans de plus que les hommes, le rôle des femmes âgées actives n’est pas négligeable dans les activités économiques.
La contribution des vieilles dames est plus particulièrement importante dans les milieux ruraux notamment pour maintenir en production des rizières familiales. Grâce à leur vitalité, les terres sont maintenues en culture et les villages échappent encore à la désertification. Dans les campagnes on rencontre de nombreuses coopératives de productions agricoles tenues principalement par des grand-mères. Elles unissent leurs forces et pratiquent la vente directe de leurs produits.
Mais pourquoi continuent-elles à travailler alors que la plupart d’entre elles ne manquent de rien pour vivre ? Elles travaillent pour leur Ikigai. Cet Ikigai est un concept fondamental. Si le travail est une obligation pour survivre on cherche à y consacrer le moins de temps possible. Mais si le travail est un moyen pour s’épanouir on ne s’arrête jamais et l’on cherche à travailler jusqu’à son dernier souffle. Les personnes âgées peuvent contribuer à la vie de la société en travaillant la terre à leur rythme. Par cette activité agricole elles ressentent leur appartenance à la communauté locale. Ikigai est un concept relationnel forgé et nourri au sein de la communauté qui est source de vitalité pour tous les humains.
Université de Paris I Panthéon Sorbonne
« Le Riz, le Boisseau, le Métal » éléments d’une poétique économique de l’espace rural japonais
La révolution agricole protohistorique qui est à l’origine de la structuration de l’espace traditionnel et moderne du Japon est la source d’une symbolique fondamentale dont la logique poétique marque profondément l’âme japonaise. Certaines innovations techniques et architecturales en rapport avec les débuts de la riziculture durant la période de Yayoi (350BC 300AD) ont conduit à une modification profonde de l’habitat et de la société préhistorique. Je pense principalement à l’apparition de villages enceints de talus et fossés et au passage à des systèmes de stockage du riz souterrains (silos) puis aériens (greniers). C’est à cette époque que se forge une part importante de l’imaginaire japonais, déterminante pour la compréhension de l’économie encore de nos jours. Je prendrai pour exemple le rapport à la terre car il en découle certaines suites symboliques liées aux éléments fondamentaux que sont l’eau, l’air et le feu. A partir de ces images s’est forgé un système de valeurs mêlant subtilement économie et religion sur la base de principes essentiels tels que l’élévation, le visible et l’invisible, l’ouvert et l’enclos. On retrouve des traces de cette poétique économique dans bien des aspects de la vie quotidienne des Japonais jusqu’à des périodes récentes comme en témoigne l’architecture vernaculaire. Que reste-t-il aujourd’hui de ce rapport ancestral à l’économie à la communauté et à l’espace dans le Japon contemporain? La tradition peut-elle apporter des réponses à l’écrasement du cadre de vie et à l’éclatement des communautés? Existe-t-il au delà de certains invariants culturels des liens fondamentaux unissant les sociétés traditionnelles et plus particulièrement la Bretagne et le Japon?
Université de Rennes 2- Haute Bretagne : Département de géographie, Université Rennes 2 Haute-Bretagne
La vente directe en Bretagne et au Japon : l’agriculteur médiateur ecouménal ?
La vente directe n'est pas seulement une forme parmi d'autres de commercialisation des productions agricoles, ou d'approvisionnement des ménages. Partout dans le monde elle constitue une figure particulière de la relation entre l'homme et la terre, et plus précisément de la relation entre l'habitant et l'écoumène. D'autres figures bien différentes sont l'autoconsommation dans les familles agricoles d'une part, la circulation anonyme des produits sur le marché d'autre part. Parce qu'elle introduit une distanciation d'avec la terre nourricière (l'habitant n'y vit pas forcément, par exemple il peut vivre en ville, et surtout il ne la pratique plus directement comme cultivateur) et distingue les personnes entre fonctions de producteur et de consommateur, la vente directe nous parle de la société tout entière et non plus seulement de la société paysanne. Parce qu'elle maintien un lien concret, physique, direct, entre l'habitant et celui ou celle qui travaille la terre, la vente directe relie dans un même mouvement l'habitant, le produit, l'agriculteur et le terroir dans ce qu'Augustin Berque appelle une prise écouménale. Les produits, mais plus encore les agriculteurs, y jouent un rôle de médiateur.
La communication s'attachera d'abord à montrer comment, en Bretagne, sur la base d'enquêtes réalisées en 2005-2006, on peut envisager le niveau de conscience qu'ont de ce rôle de médiateur écouménal les agriculteurs qui pratiquent la vente directe. Nous analyserons ensuite avec le même regard, mais avec la modestie d'un observateur qui découvre une civilisation, les pratiques et les représentations des agriculteurs vendeurs-directs au Japon, tel que nous les aurons rencontrés chez eux en mai 2006, et tels que nos échanges avec les chercheurs japonais nous permettent de les comprendre.
Les différences majeures dans la position sociale des agriculteurs et la signification sociale de l'alimentation dans les deux régions étudiées, expliquent probablement une partie des écarts constatés. Mais ces différences peuvent aussi nous permettre de voir se révéler, en Orient ou en Occident, certain trait de conscience resté discret dans l'autre contexte, et qui nous parlerait avec force. Nous chercherons enfin à valider l'hypothèse centrale de cette communication : l'agriculteur, en Bretagne comme au Japon, est porteur d'une clef précieuse pour que la société puisse vivre sereinement sa relation à la terre.
Les formes actuelles de la vente directe, en concrétisant pour l'homme-habitant urbanisé et tertiarisé une relation localisée à la terre, actualisent dans la mobile post-modernité du XXIe siècle un mode de relation à l'écoumène nourricier caractéristique de la sédentarité villageoise, dominant tant en Bretagne qu'au Japon depuis la révolution néolithique. Ceci au moment précis où la libéralisation du commerce alimentaire, avec sa recherche frénétique du prix promotionnel, tend symboliquement à ramener cette relation à l'univers de « chance » des chasseurs-cueilleurs, mais au détriment cette fois d'agriculteurs dominés devenus de modernes gibiers… La vente directe concourt de ce fait à redonner une cohérence sociétale à la personne de l'agriculteur et à son activité. Mais qu'en pensent les premiers intéressés ?
Université de Rennes 1 : Faculté de Sciences Economiques
Mondialisation, agriculture et culture
A l’heure de la mondialisation et des nano-technologies, la culture et l’agriculture peuvent paraître des sujets aux antipodes de ce qu’il faut analyser pour comprendre ce que sera le monde dans lequel nous pourrons vivre demain. La mondialisation est une libéralisation qui permet que s’exercent les dynamiques les plus puissantes à l’échelle planétaire pour qu’elles donnent leur plein potentiel. Ce processus qui exalte la soif humaine de puissance sur la Nature est en même temps un fauteur d’inégalités que les appels à une mondialisation plus juste (rapport du BIT, 2004) n’arrivent pas à enrayer. Les médias enjolivent pour le grand public le rêve d’un essor technologique qui repousse les limites du possible dans tous les domaines et qui s’appuie aujourd’hui sur l’infiniment petit « les nanotechnologies » ou, pour ce qui concerne le vivant, les « biotechnologies ».
Ces progrès, non certains et peut-être dangereux, de l’agriculture productiviste ne règleront en rien les problèmes de la planète, tant de la pauvreté des ruraux qui sont encore 850 millions à souffrir de sous-nutrition, que des échanges internationaux entre pays riches subventionnant des agricultures exportatrices (comme en France) ou dépendantes (comme au Japon) et pays pauvres qui se battent dans les réunions internationales organisées par l’Organisation Mondiale du Commerce. Ces progrès n’ont pas plus éliminé, tant s’en faut, ni les épidémies ni les questions sanitaires (FAO, 2005).
Il faut donc bien chercher ailleurs les voies qui mènent à un monde qui ressemble à l’idéal du développement durable. Face à l’insécurité alimentaire, la seule voie possible est la souveraineté alimentaire (*). Ce concept implique une re-localisation des questions de l’agriculture (Peter Rosset, 1999). Chaque groupe doit produire en fonction de son environnement et chercher à en tirer le meilleur parti, pour les besoins tout d’abord de la population locale. Si les circonstances s’y prêtent et que des communautés éloignées s’intéressent à certaines de ses productions qu’elles ne savent ou ne peuvent cultiver, le commerce « lointain » a du sens. Mais d’une manière générale la production doit d’abord être locale pour les besoins de la population locale.
Cette « re-localisation » indispensable qui s’associe à une agriculture de type familiale, n’en est encore qu’à une phase émergente, mais très significative, en particulier au vu d’exemples que nous avons étudiés de manière comparative au Japon et en Bretagne. Elle s’attaque dans le même mouvement à la fois au problème crucial de la manière de nourrir la planète globalement et en chaque lieu, mais est aussi une réponse à celui de la perte de sens qui affecte les communautés prises dans une vague de dé-socialisation que tant les nanotechnologies que les biotechnologies induisent. Dans cette reformulation de l’achat-vente de produits fermiers, il est possible de retrouver le sens premier de l’échange qui est de faire du lien entre les membres d’une communauté (Windfurh et Jonsén, 2005). Ceci remet la dimension culturelle au premier plan et ouvre à chacun une perspective d’épanouissement dans un monde où le bien vivre ensemble est un projet partagé. Par certains côtés c’est renouer avec la tradition comme celle du Yui japonais (Suehara, 2005) ou d’autres pratiques bretonnes, mais sous des formes qui en font non pas un retour au passé, mais des voies d’avenir.
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