Résumé de l’atelier
L’approche ethnologique ici proposée s’appuie sur des travaux qui ont recours à l’observation participante et à une ethnographie multi-sites. Cette perspective souhaite envisager les sociétés d’Asie centrale par le prisme des acteurs locaux, en se démarquant des démarches macrosociales, aujourd’hui dominantes dans cette aire. La démarche « micro » entend prendre en compte la multiplicité des référents identitaires (de la sphère familiale à l’Etat, voire l’ex-URSS, en passant par le « mahalla » [quartier]) liés à leur contexte d’énonciation. Elle permet par ailleurs de repenser des concepts, développés dans d’autres contextes, tel que le rapport citoyenneté/nationalité, ceux de diaspora, de religion ou encore de mondialisation, et de mesurer leur degré de pertinence et leur intérêt méthodologique et explicatif.L’indépendance et l’ouverture des frontières impliquent de nombreuses recompositions multiformes qui seront étayées à travers les présentations : l’émergence de pratiques religieuses jusqu’alors clandestines au Kirghizstan, la possibilité pour les minorités nationales au Kazakhstan d’exprimer ouvertement leurs identités, les migrations depuis l’Ouzbékistan vers des pays autrefois inaccessibles, l’ouverture touristique du Kirghizstan ainsi que l’implantation d’une multitude d’ONG dans le pays.Ces sociétés post-soviétiques sont confrontées à de nouveaux horizons, dans lesquels des acteurs mobilisent des ressources, établissent des choix, mettent en place des stratégies qu’il est nécessaire de mettre en lumière et d’analyser.En filigrane, nous aborderons la question de l’identité à travers des cas particuliers propres aux sociétés d’Asie centrale et nous discuterons de l’intérêt d’une approche ethnologique dans les phénomènes identitaires en Asie.
MOTS CLÉS : minorité - néopaganisme - migration - écotourisme - ONG - institutions - Asie centrale
CNRS, (IIAC/LAIOS)
Directeur du IIAC (EHESS)
* Aurélie BIARD
EHESS (CEIAS) et à Sciences Po – IEP Paris (CERI)
La tentation du tengrichilik [kir. tengrisme] comme « religion ethnicisée » au Kirghizstan
A travers une étude de cas, cette communication abordera la question des redéfinitions identitaires et des réarticulations de la croyance au Kirghizstan. Le tengrisme (tengrianstvo ou en kir. Tengrichilik), « pratiques liées au ciel » connaît un nouvel engouement parmi certaines élites kirghizes. Le tengrisme s’articule autour de la réactivation de la notion de « Ciel », en tant qu’idéal possible pour des populations turciques de tradition nomade. Il joue un rôle de néo-paganisme intellectualisé chez certaines anciennes élites soviétiques en quête d’une spiritualité sans transcendance.
Le phénomène du tengrisme peut-être perçu comme une instrumentalisation du religieux à des fins politiques de définition de la nation, sur la base d’une coïncidence forcée entre « religion païenne » et identité nationale et, en élargissant, entre néo-paganisme et ce qui constituerait l’etnos spécifique de chaque peuple. Cette ethnicisation du divin aux conséquences politiques ambiguës tend à se constituer en une forme de croyance ethnique, excluant toute autre forme d’appartenance et, rejetant par là même, le caractère universel et transnational des religions universalistes.
Le tengrisme peut être également envisagé comme une stratégie d’alternative face à la montée en puissance de la référence à l’islam. Certains milieux intellectuels et politiques tentent ainsi de limiter l’influence sociale et identitaire de l’islam. De leur côté, les représentants des instances musulmanes officielles s’astreignent à présenter l’islam comme une « religion nationale », inscrite dans le territoire et forgeant, elle aussi, une identité kirghize spécifique. Toutefois, si l’on s’en tient aux théoriciens tengristes, l’islam ne serait qu’une foi importée donc étrangère aux Kirghizes et reste paradoxalement considéré comme l’un des vecteurs possibles de la mondialisation.
Il semblerait que la population locale kirghizstanaise, pour ne citer qu’elle, n’ait jusqu’à maintenant que peu adhéré au tengrianstvo et que le mouvement n’a aucun écho dans les zones rurales. De ce fait, ce mouvement dépourvu de culte ne peut être repris au niveau des pratiques individuelles et reste essentiellement confiné aux cercles intellectuels urbains.
EHESS (LAIOS – IIAC)
Le rôle des réseaux locaux et internationaux dans la construction du dialogue minorité – Etat dans le Kazakhstan post-soviétique : l’exemple des Tatars
La situation des minorités nationales dans les républiques d’Asie centrale contemporaines est souvent appréhendée de manière homogène et appréhendé par le prisme que l’Etat éponyme projette sur celles-ci.
Si celles-ci bénéficient officiellement toutes des mêmes droits (et devoirs), l’étude d’un groupe particulier au Kazakhstan, les Tatars de la région Volga-Oural remet en question cette supposée égalité de traitement. Elle laisse en effet apparaître d’un côté des différences de traitements de la part de l’Etat et, de l’autre, des revendications et des positionnements propres de la minorité dans la société, qui ne sont pas uniquement l’expression d’un particularisme.
En s’appuyant sur des terrains ethnographiques, cette communication souhaite mettre en avant que le contexte local, les relations de pouvoir et le statut des représentants sont autant de facteurs qui jouent sur la formulation d’un soi individuel et collectif, en concurrence possible avec celui de représentants de la même nationalité dans d’autres régions du Kazakhstan. Elle analyse par ailleurs les distorsions entre le discours et les pratiques du pouvoir kazakstanais à l’égard de la minorité tatare à travers le rôle et le statut joué par la « diaspora » tatare dans les relations entre l’Etat kazakhstanais et la République du Tatarstan.
On verra donc comment la minorité tatare met en place des stratégies dans un espace public déterminé et strictement encadré, ce qui ne lui confère pas moins, toutefois, des marges de manœuvre dans l’appréhension et l’investissement de celui-ci à l’échelle tant locale qu’internationale.
Sciences Po –IEP Paris (CERI))
Migrations économiques et identitaires des Ouzbeks vers Moscou, Séoul et New-York
Depuis 1991 et l’ouverture des frontières, la possibilité de se rendre au-delà du rideau de fer s’est ouverte pour les Ouzbékistanais, bien que le gouvernement en place ne voit guère cette d’un bon œil. Les Ouzbeks, et en particulier les hommes, ont de plus en plus recours à l’émigration. Cette logique migratoire ne repose pas sur une volonté de quitter définitivement le pays. Ces migrants espèrent acquérir des salaires plus élevés qu’en Ouzbékistan.
Il s’agira de présenter des biographies de migrants afin de déterminer les répercussions identitaires de ce phénomène. Au départ, ces derniers sont de statut socioprofessionnel semblable, mais leur situation devient très différente à leur arrivée dans les trois métropoles étudiées, Moscou, Séoul et New-York. La vision comparatiste, à l’œuvre dans cette recherche, vise à mettre en lumière la relation qu’entretiennent les migrants avec le pays d’accueil et celui d’origine. Ainsi, être Ouzbek ne signifie pas la même chose en Russie, en Corée et aux Etats-Unis qu’en Ouzbékistan.
L’observation participante dans ces quatre lieux, ainsi que les entretiens non-directifs menés auprès des migrants et de leur famille, permet de comprendre de l’intérieur cette migration identitaire, en se concentrant sur le point de vue des acteurs. Ceux-ci vivent pour la plupart dans la clandestinité et, de manière générale, contournent les obstacles institutionnels, échappant par là même aux données officielles et au contrôle des Etats. L’approche ethnologique mêlée à un regard de politologue constitue donc une démarche heuristique pour appréhender ces flux et ces territoires circulatoires qui restent mal connus et difficiles à appréhender d’un point de vue « macro ».
EHESS (LAS)
Entre développement international et volontés locales, l’émergence de l’écotourisme au Kirghizstan
Depuis la chute de l’URSS, l’implantation massive d’agences internationales d’aide au développement a contribué à développer une forme inédite de marché touristique au Kirghizstan. Un nouveau concept, intraduisible en kirghiz, a ainsi vu le jour et s’est imposé comme une nouvelle catégorie de pensée : celui d’écotourisme. Cette activité est aujourd’hui « adoptée » dans le pays par la majorité des acteurs de l’industrie touristique.
Face à la concurrence suscitée par l’introduction de cette démarche, présentée comme « durable », de nombreuses entreprises locales ont été crées ou re-crées et se sont inscrites dans cette dynamique. Il s’agit d’analyser dans cette communication les relations nouées entre les différents protagonistes de ce marché émergent : individus et institutions (les ONG, l’UNESCO, le gouvernement kirghize) développent différentes stratégies pour se positionner dans le champ du tourisme. Cette conception de l’écotourisme entraîne des changements sociaux qu’il faut analyser. Cette pratique de l’écotourisme modifie les configurations sociales préexistantes, elle entraîne l’émergence de nouvelles élites, de nouveaux statuts (guides, partenaires sur le terrain lors de l’organisation de rencontres, experts en écotourisme, représentants d’ONG étrangères, etc.) et enfin, de nouvelles pratiques culturelles.
L’analyse anthropologique, fondée sur des observations de terrain, est à même de proposer un regard critique sur ces nouvelles questions. C’est à partir d’une observation participante qu’il s’agit de rendre compte des stratégies d’acteurs de ce développement touristique local dans le cadre de la circulation qui caractérise la mondialisation. Ces logiques traduisent de réelles implications et des choix de la part des acteurs locaux qui ne se réduisent pas à l’idée d’un tourisme envahisseur et d’une perte de l’identité des autochtones.
EHESS (Centre de Recherches sur la Corée)
La perspective transnationale dans la problématique identitaire des Coréens du Kazakhstan
Avec la fin de l’Union soviétique et l’apparition d’un nouvel Etat kazakhstanais, les Coréens du Kazakhstan se trouvent confrontés à la question de redéfinition de leur représentation sociale et de l’univers symbolique du passé soviétique qui leur avait longtemps servi de repère d’identification. Posée par les nouveaux entrepreneurs identitaires nés dans le sillage de la perestroïka, cette question se transforme très vite en une problématique « transnationale » en attisant la concurrence entre les deux Corées qui s’engagent dans la lutte pour le monopole de la définition légitime d’une « nation coréenne » homogène. Revendiquant chacune l’autorité de représenter la « coréanité », les deux Etats coréens déploient de divers moyens afin de recoréaniser les Coréens kazakhstanais en menant notamment une politique de promotion de la langue coréenne alors que celle-ci a disparu de l’usage courant dès les années 1970-1980. Loin de se limiter au domaine culturel, l’imposition de cette logique de concurrence dans la construction identitaire a pour effet d’obliger les entrepreneurs identitaires à se positionner par rapport à ces deux « patries historiques » et de contribuer d’une manière décisive à une nette bipolarisation de l’espace de représentations qu’ils font de leur propre culture.
La prédominance de la Corée du Sud en défaveur de la Corée du Nord – l’ouverture d’un Centre d’enseignement du coréen à Almaty en 1992 apparaît emblématique à cet égard – s’impose sur le mode de l’évidence sur lequel s’appuient la plupart des études sur les Coréens du Kazakhstan et plus largement de l’ensemble d’ex-Union soviétique. Or, la meilleure manière de poser cette problématique transnationale ne consiste pas à dresser de manière statique le constat d’une réalité observée, mais à interroger les processus de basculement de ce rapport de force et de mise en relation avec tous les acteurs qui se trouvent dans cet espace de représentations sur la « coréanité ». En s’inscrivant dans une approche à la fois sociologique et anthropologique, cette analyse vise à rendre compte de la complexité que suppose la question de l’identité collective des Coréens, et dont les enjeux vont au-delà de l’espace social kazakhstanais.
EHESS (CEIAS)
La figure du musicien en question : lieux sociaux et gestions de la tradition au Tadjikistan
Au Tadjikistan, une réelle diversification des contextes sociaux de production musicale est aujourd’hui à l’œuvre. De nouveaux réseaux sociaux apparaissent alors, tandis que la figure du musicien se démultiplie. En effet, ce sont souvent les mêmes musiciens qui agissent dans ces différents lieux sociaux.
Comment, alors, se positionnent les musiciens par rapport à l’idéal intemporel de la Tradition qu’ils entretiennent tous ? A travers l’étude de leur discours en confrontation avec leurs pratiques, on se propose d’analyser la façon dont ils gèrent les recompositions de leurs paysages sociaux, et comment ils y participent.
Au-delà d’une ethnographie des musiques traditionnelles, c’est l’appréhension et la définition de la Tradition qui est en jeu. Comment un musicien « pop » peut-il se dire soufi aujourd’hui au Tadjikistan ?
Les revendications identitaires au Tadjikistan utilisent énormément le registre de la musique : on cherchera aussi à analyser la position du musicien dans cette politique de gestion patrimoniale qui cherche à formater l’image du musicien, et puise pour cela à la fois dans l’héritage soviétique et dans un modèle orientaliste.
Reflets d’une société qui se construit aujourd’hui sur des bases plurielles, les musiciens, leurs rapports contradictoires avec leur culture et leurs traditions, constituent pour l’anthropologie une porte d’entrée sur une gestion mouvante de la culture.
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