Jean Deuve
Un officier-chercheur au Laos
(Granville 1917-Granville 2008)
Le lundi 1er décembre 2008, dans sa 91e année et en sa ville natale, un personnage historique doublé d’une personnalité de la recherche scientifique sur le Sud-Est asiatique, spécialiste du Laos, accessoirement aussi mon voisin et ami, nous a quitté : Jean Deuve.
Discret, sympathique, doté d’un caractère modeste et d’un regard plutôt malicieux, Jean Deuve, qui était resté physiquement et intellectuellement très alerte malgré son âge, accessible et curieux des autres en dépit des ors et honneurs qu’il a reçu mais jamais recherché, fait partie de la grande et honorable tradition française des officiers-chercheurs, avec des devanciers aussi illustres qu’Auguste Bonifacy, Louis Delaporte, Francis Garnier, Albert Maurice ou encore Alexandre Yersin, qui n’ont pas démérité de la France durant le cours de leur activité professionnelle, qui ont également donné à la science, et donc aussi à la communauté internationale, et qui ont surtout donné, il faut le rappeler je crois, une grande part de leur cœur, de leur vie, à un pays et à une société différents de la leur. Pour Jean Deuve, ce fut le Laos et les Laotiens avec lesquels son nom va se confondre, car il appartient désormais, d’une certaine façon, au patrimoine de ce pays et de ce peuple attachants.
Ses obsèques ont été célébrées avec simplicité, vendredi 5 décembre en l’église Notre-Dame de Granville, en présence de sa famille, de ses amis et de tous ceux qui l’ont connu et apprécié, pour un dernier hommage.
Colonel en retraite de l’armée française, cet ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense nationale était commandeur national du Mérite, officier de la Légion d’honneur, croix de Guerre 1939-1945, croix de Guerre TOE (théâtres d’opérations extérieures), titulaire de la Médaille de la Résistance, et commandeur de l’Ordre du Million d’éléphants et du Parasol blanc du royaume du Laos.
Jean Deuve est une figure connue de l’Asie du Sud-Est, pour ne pas dire une légende, qui n’est pas sans rappeler au passage celle du fameux ethnologue britannique Edmund Leach, auteur du non moins fameux Political Systems of Highland Burma (1)..
qui écrivait son chef-d’œuvre tout en courant les forêts birmanes afin d’échapper aux soldats japonais qu’il combattait à la tête de son groupe de partisans, jetant ses notes sur des fragments de papiers dispersés dans les poches de son battle-dress et dont il perdit la plus grande partie au hasard des combats, obligé, à la fin, de rédiger de mémoire…
Après avoir joué un rôle assez important dans les événements complexes, militaires puis politiques, qui ont agité cette partie du monde, spécialement au Laos, durant et après la Seconde Guerre mondiale, dès sa retraite officielle, Jean Deuve a souhaité contribuer à leur compréhension d’un point de vue tant historique et culturel que politique (2).
.Et il est ainsi devenu chercheur, membre du laboratoire « Péninsule indochinoise » fondé et dirigé à cette époque par Pierre-Bernard Lafont, directeur d’étude à l’Ecole pratique des Hautes études. Il s’agit du cas – assez rare – de l’historien qui, en sa jeunesse, a contribué à façonner l’histoire, et du personnage historique devenu historien par respect de la mémoire collective.
C’est en effet Jean Deuve qu’évoque la figure romanesque de François Ricq, l’un des personnages principaux de l’ouvrage de Jean Lartéguy, Les Tambours de bronze (Paris, Presses de la Cité, 1965) dont l’action se situe au Laos de la fin de la Seconde Guerre mondiale au début des années 1960. Il faut savoir que Jean Deuve est resté presque sans interruption au Laos, quasiment à la tête du pays en tant que conseiller principal des autorités royales, de 1945 à 1963.
Comme noté au dos du livre de Lartéguy par le thuriféraire du roman,il était ce « petit homme timide... qui inventa le neutralisme, puis un parti, une armée, un gouvernement pour essayer de sauver le Laos. Pendant vingt ans, seul et sans moyens, il tiendra en échec les Japonais, les Thaïlandais, les Américains, les Viêt-minh parce qu’il possède le don étrange de se faire aimer de ses amis et de passer inaperçu aux yeux de ses ennemis ».
En mai-juin 1940, c’est en aspirant de réserve que Jean Deuve participa aux durs combats de Sedan, dans les rangs du 6e régiment d’Infanterie coloniale.
Blessé, après des mois de convalescence, il incorpora le Service topographique de l’armée française, en Afrique, avant de rejoindre aux Indes, en 1943, une branche du service Action des services spéciaux français nouvellement créée.
Là, pendant des mois, il subit un entraînement de commando et apprit surtout à parler le japonais et le lao. Il fut ensuite détaché, sous commandement britannique, à la légendaire Force 136, cette unité d’élite qui fit sauter, entre autres, le « pont de la rivière Kwai », immortalisée par le roman éponyme de Pierre Boulle et surtout par le film dont il fut tiré (3).
Cette organisation était en effet chargée par le haut commandement allié, sous les ordres de Lord Mountbatten, des opérations clandestines dans les territoires du sud-est asiatique contrôlés par les Japonais, alors les maîtres absolus de toute l’Asie du Sud-Est, tant continentale qu’insulaire.
Parachuté dans le nord du Laos, avec neuf de ses compagnons, en janvier 1945, et désormais capable de s’exprimer en japonais et en lao, Jean Deuve y organisa avec succès une guérilla et une résistance franco-laotiennes contre les envahisseurs nippons (4).
Dès la fin de la guerre, à la demande du gouvernement du royaume du Laos et sur ordre de sa hiérarchie, Jean Deuve créa le premier service de renseignement du Laos dont il fut le directeur jusqu’en 1940 (5). Puis il créa, en 1949, la police du Laos, qu’il dirigea jusqu’en 1953 (6).
Il commanda enfin le Service de guerre psychologique du gouvernement royal du Laos, de 1953 à 1954, avant de devenir, jusqu’en 1964, conseiller politique près du président du Conseil des ministres du gouvernement royal du Laos (7).
A cette époque Jean Deuve quitta le Laos pour rejoindre l’armée française au sein de laquelle il poursuivit une carrière d’officier.
Il prit sa retraite en 1978, avec le grade de colonel, et se consacra depuis lors à des travaux d’histoire, publiant régulièrement sur les événements dont il fut témoin.
Outre ses recherches sur l’histoire politique contemporaine de l’Asie du Sud-Est et sur le dernier conflit mondial, sous forme d’ouvrages mais aussi d’articles parus dans des revues spécialisées, Jean Deuve s’est également beaucoup intéressé à l’histoire médiévale de l’Occident, en particulier à celle des Normands, ses ancêtres, sur lesquels il détenait, faut-il préciser, de riches archives privées inexploitées, car issu d’une famille très ancienne d’armateurs granvillais dont l’origine se confond avec les premiers vikings de Normandie (8).
Agronome de formation et zoologue par vocation, et bien que sa carrière a pris, du fait de la guerre, une autre direction qu’une chaire au Muséum, Jean Deuve a surtout été, sa vie durant, un passionné et un véritable expert de travaux naturalistes.
Récemment encore, peu d’années avant sa disparition, les services sanitaires de la Manche venaient ainsi régulièrement le consulter pour lui demander un avis à propos de serpents, notamment après des morsures dans cette région de France et sur ce front de mer si touristiques.
Jean Deuve fut ainsi à l’origine de la création, dès 1960 – avec son frère Michel, ingénieur venu le rejoindre au Laos pour y diriger des mines de charbon, importantes pour l’économie du Laos, dans des conditions épiques, et féru de chasse mais aussi de pure zoologie –, de la Société royale des sciences naturelles du Laos. Cette société publia dix-huit numéros de son bulletin avant de disparaître suite à l’évolution des événements au Laos (9).
Jean Deuve collabora également, gracieusement, au Muséum national d’histoire naturelle de Paris, en tant qu’Attaché du Laboratoire d’herpétologie, de 1980 à 1985, après sa retraite de l’armée. Il s’y occupa notamment de l’identification des serpents collectés durant la fameuse « Croisière Noire » (en Afrique noire, à la fin des années 1920) et la non moins connue « Croisière Jaune » (de Paris à Pékin, d’avril 1931 à février 1932), toutes deux commanditées par André Citroën, le constructeur automobile.
Jean Deuve, herpétologue réputé – c’est ainsi qu’on appelle un spécialiste des serpents –, est l’auteur d’un ouvrage classique, paru en 1970, à Paris, aux éditions de l’ORSTOM, Serpents du Laos, et qui n’a, à ce jour, pas été dépassé (10).
En 1972, il publia Les Mammifères du Laos, aux presses du ministère de l’Education nationale du royaume du Laos ; ouvrage rédigé à l’intention d’un large public au Laos même. Les aléas de l’histoire ont fait que ce ministère et le royaume du Laos ont disparu avec une grande partie des archives. Cet ouvrage utile, sobrement multigraphié lors de sa parution initiale et très mal distribué par cet organisme gouvernemental, n’avait été que fort peu déposé auprès d’institutions extérieures au Laos, et il demeurait pour cette raison difficilement accessible au public. En dépit de son titre, le sujet dépasse – et très largement – le seul Laos puisque si l’ouvrage focalise sur ce pays il intéresse également, pour tout ou partie, ne serait-ce qu’au plan géographique, d’autres régions d’Asie du Sud-Est voisines du Laos telles que la Chine du sud, la Birmanie orientale, le Cambodge, le Vietnam, la Thaïlande, et la Malaisie.
Le Laos est en effet situé à un carrefour au plan des cultures humaines comme au plan des faunes – et des flores –, non moins complexes. La plupart des animaux dont il est question dans ce livre se retrouvent en effet dans tous ces pays.
A ce jour, Les Mammifères du Laos est le seul ouvrage de synthèse existant en français sur les mammifères non seulement du Laos mais de l’Asie du Sud-Est au sens large. C’est donc un document de référence à plus d’un titre ; ouvrage qui n’a pas été remplacé depuis sa parution initiale. Il est en cours de réédition aux éditions SevenOrients (parution en 2009), dans une version corrigée, augmentée et illustrée, entièrement révisée, qui plus est, par l’un des meilleurs connaisseurs actuels de la faune d’Asie du Sud-Est, le naturaliste Arnoult Seveau.
Pierre Le Roux
ethnologue
NOTES
1. Cambridge, Harvard University Press (1954). La traduction française a paru sous le titre : Les Systèmes politiques des hautes terres de Birmanie (Paris, Maspéro, 1972).
2. Il publia ainsi : La République démocratique populaire du Laos, Paris Tallandier (n. s. de la revue Le Tour du monde, dans La Géographie, n° 225), 1978 ; Le Royaume du Laos. 1949-1965. Histoire événementielle de l’indépendance à la guerre américaine, Paris, Ecole française d’Extrême-Orient, 1984 ; La Lutte contre les Japonais au Laos. Indochine 1945, Montpellier, Université Paul Valéry, 1984 (avec Michel Allard) ; Le Laos 1945-1949. Contribution à l’histoire du mouvement Lao Issala, Montpellier, Université Paul Valéry, 1992, rééd. 2000 ; Un épisode oublié de l’histoire du Laos : le complot de Chinaimo (1954-1955), Paris, Centre d’histoire et civilisation de la péninsule indochinoise, 1986.
3. Le roman de Pierre Boulle, Le Pont de la rivière Kwai (Paris Julliard, 1952) qui obtint le Prix Sainte-Beuve l’année de sa parution, retrace la souffrance des soldats alliés, britanniques, australiens, néo-zélandais, américains, obligés par les Japonais de construire une ligne de chemin de fer longue de plus de quatre cents kilomètres et enjambant de nombreux ravins ou cours d’eau, telle que la Kwai, afin de relier la Birmanie à la Thaïlande ; celle-ci alliée des Japonais au début du conflit. L’histoire a été portée à l’écran par David Lean, dans une production britanno-américaine, en 1957, devenue un classique du genre (avec Alec Guiness, James Donald, Jack Hawkins et William Holden) porté par la célèbre musique de Malcom Arnold.
4. Il rendit compte de cette expérience en publiant, en 1966, Guérilla au Laos, sous le pseudonyme de Michel Caply car tenu au devoir de réserve comme officier d’active à l’époque de la parution (Paris, Presses de La Cité, réédité en 1991 aux Press Pocket, puis en 1997 à L’Harmattan et sous son véritable patronyme cette fois).
5. Histoire du Service de renseignements des Forces du Laos, Paris, L’Harmattan, 2000.
6. Histoire de la police nationale du Laos (1949-1956), Paris, L’Harmattan, 1998.
7. La Guerre secrète au Laos contre les communistes (1955-1964), Paris, L’Harmattan, 1995.
8. Guillaume le Conquérant (biographie), 1987 ; Les Services secrets normands. Le renseignement au Moyen Age, 1990 ; L’Epopée des Normands d’Italie, 1995 ; Les Seigneurs de l’ombre (Les services secrets normands au xiie siècle), 1995 ; La Fondation du Duché de Normandie, 1997 ; Trois glaives pour un royaume (Les héritiers de Guillaume le Conquérant), 1997 ; Les Opérations navales normandes au Moyen Age, 2000 ; Les Femmes normandes dans l’histoire du duché, 2002 ; La Guerre des magiciens (L’intoxication alliée. 1939-1944), 1995 ; aux éditions Charles Corlet à Caen.
9. La série complète de ce bulletin est disponible à la bibliothèque du Muséum national d’histoire naturelle de Paris.
10. Office de la recherche scientifique et technique outre-mer devenu récemment l’Institut de recherche pour le développement ou IRD.