Sakhaline/Karafuto, île au passé (in)effacé

Auteur : Marie Sevela
Aire géographique culturelle : Asie orientale
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Survol de l'été 2008


1. Carte de la région de Sakhaline (Sakhalinskaïa oblast’)

Sakhaline est le nom de l’île dans son intégrité. Karafuto est le nom japonais, qui renvoie au sens strict à la moitié sud de l’île, mais il est communément employé au Japon en référence à cette île en général. Officiellement, le nom Karafuto n’existe plus depuis 1945.


2. Monument à J-F de Lapérouse, débarqué sur l’île en juin 1787 (village de Penzenskoe)

Île de la mer d’Okhotsk, située au croisement de l’Extrême-Orient russe et du Japon, Sakhaline représente le microcosme des relations russo-japonaises. « Découverte » presque simultanément par les Russes et les Japonais au milieu du XVIIe siècle, cette île a subi - partiellement ou entièrement - cinq changements de pouvoir entre 1855 et 1945.  


3. Sakhaline divisée (1905-1945)


4. Toponymes russes & japonais (carte : M. Sevela)


5. Monument japonais à la victoire de 1905 (côte ouest)


6. Carte postale japonaise présentant la frontière russo-japonaise (1920 ?)

Moments clés :

  • Bagne tsariste : 1869-1906.
  • Guerre russo-japonaise (1904-05): à la suite de sa victoire, le Japon prend possession de la moitié sud de l’île, qui devient la colonie de Karafuto (南樺太) ; le nord demeure russe.
  • Occupation de la partie nord de Sakhaline par le Japon (1920-1925).
  • Seconde Guerre mondiale (août 1945) : l’URSS victorieuse reprend la possession de la totalité de Sakhaline et des îles Kouriles. Fin de Karafuto.


7. Les Uil’tas (photo japonaise début du siècle, source anonyme)

8. Yuri Kitagawa, l’un des derniers Uil’tas sur Sakhaline (Poronaïsk). Tous portent des noms japonais, héritage de l’époque coloniale


9. Un groupe de Japonais avec un marchand iakoute, dans les années 1930 (source : Musée régional de Sakhaline)

Région de Sakhaline :

  • Superficie : 87 100  km2  (avec les îles Kouriles), dont 76 600 km2 pour l’île de Sakhaline
  • Capitale : Ioujno-Sakhalinsk
  • Population (recensement de 2007) : 518 600 habitants, majorité russe
  • Population indigène (recensement de 2002) : Nivkhs (2 450), Uil’tas (298), Aïnous (0) 


10. Monuments aux Coréens massacrés par les Japonais en août 1945 (côte ouest)

11. Monuments aux Japonais tués par les troupes soviétiques (côte ouest)

L’île m’accueille avec son architecture d’après-guerre, d’une laideur caractéristique et courante en Russie continentale. Région frontalière fermée  jusqu’aux années 1980, Sakhalinskaïa oblast’, qui comprend les îles Kouriles, est aujourd’hui  peuplée d’environ 518 600 habitants, mais connaît une décroissance démographique rapide, comme le reste de l’Extrême-Orient russe. Après les années de la perestroïka, ou « les joyeuses années 90 », comme les appellent les Russes, marquées par la ruine de l’économie et par la puissance de la mafia dans ce coin du pays, si éloigné de la capitale (10 417 km de Moscou),  l’île voit venir Shell (55%), Mitsui (25%) et Mitsubishi (20%) explorer sa ressource la plus prisée : le pétrole. Le pipeline qui traverse l’île du nord au sud est le fruit d’un gigantesque projet,  « Sakhaline-2 ». La population vivant à proximité  profite d’énormes avantages : les salaires attractifs des sociétés étrangères, atypiques pour la région, et la présence d’une route de qualité qui permet, enfin, de se déplacer dans l’île. Cependant, la présence des compagnies pétrolières provoque de plus en plus de mécontentement et de protestations. D’une part, l’industrie pétrolière nuit à l’environnement, et une virulente campagne menée par une coalition d’ONG environnementales est en cours ; d’autre part, 95% des bénéfices reviennent à Moscou, si bien que le prix du pétrole à Sakhaline est le plus cher du pays.


12. Monument soviétique aux paysans du kolkhoze (village de Berezniki)

Rien, à première vue, ne témoigne de l’ancienne  présence japonaise, disparue de cette terre il y a maintenant plus de soixante ans ; nous partons à sa recherche.

La première de ses  traces « vivantes » est peut-être la minorité coréenne, venue sur l’île, en majeure partie, en tant que main-d’œuvre forcée des Japonais, en particulier dans les années 1930-40. Contrairement aux Japonais, le rapatriement leur a été refusé après la guerre. Au nombre d’environ 40 000, les Coréens ont su garder leur langue ainsi que leur culture. La proximité de la Corée du Sud est devenue réelle depuis l’établissement de relations diplomatiques avec l’URSS, en 1990, ce qui permet  un commerce dynamique et surprenant : les magasins et les marchés sont remplis de produits coréens, de toutes sortes, souvent sans aucune étiquette en russe.


13. Des enfants de l’île


14. Uematsu Kikue, dite Baba Katia, la doyenne de la communauté japonaise (Ioujno-Sakhalinsk)

En ce qui concerne les Japonais, on ne compte plus que 137 personnes dans l’île, si l’on dénombre ceux dont le passeport soviétique portait la mention « japonais » à la rubrique « nationalité », pratique abolie depuis 1997. Ce sont, en majorité, des femmes qui se sont mariées avec des Coréens avant la fin de la guerre et qui n’ont pas pu, par conséquent, quitter l’île avec le reste de la population japonaise, forte d’environ 450 000 personnes en 1945. Depuis une dizaine d’années,  ils  jouissent d’un « droit de retour de courte durée » au Japon. Cela se traduit par une visite de deux semaines tous les deux ans, les frais de voyage étant pris en charge par le gouvernement japonais, pour ceux qui fournissent les preuves nécessaires – un extrait de naissance d’avant 1945. 


15. Carte postale japonaise du Musée municipal de Toyohara (1940 ?)


16. Carte postale soviétique du Musée régional de Sakhaline


17. Enveloppe soviétique du Musée régional de Sakhaline

Quelques bâtiments témoignent encore de l’ancienne présence japonaise. Ils ont échappé aux destructions massives, dont les constructions japonaises ont fait l’objet dans les années 1960, dans cet effort de dénipponiser l’île, pour bâtir un futur sans passé. Parmi les bâtiments « survivants » : le très beau Musée municipal de Toyohara (豊原市, la capitale de Karafuto), devenu le Musée régional de Sakhaline,  avec de nombreuses pièces datant de l’époque japonaise conservées en l’état depuis 1945. Ce musée, sans doute la plus belle construction de la ville, est depuis longtemps le symbole  officieux d’Ioujno-Sakhalinsk. Il est  représenté sur les cartes postales, le papier à lettres et les plans de la ville. Quant aux usines japonaises de cellulose (王子製紙), dont les Russes se sont servis jusque très récemment, elles témoignent à la fois du passé japonais, mais aussi du passé soviétique. Ces usines, abandonnées et pillées, demeurent comme le symbole de la chute de l'URSS, figées indéfiniment par l'indécision des autorités de les faire disparaître. 


18. Usine de cellulose ex-Ôji (Kholmsk)


19. Torii d’un sanctuaire disparu (côte ouest)

On trouve également des traces de la présence japonaise dans son sous-sol, grâce aux fouilles organisées par des chômeurs locaux, qui cherchent des solutions alternatives pour gagner leur vie. Ces « archéologues » creusent la terre, la nuit, à la recherche d’objets de valeur cachés par des Japonais, qui espéraient  les retrouver un jour... Ils vendent ensuite leurs trouvailles aux touristes japonais, parfois à ceux-là mêmes qui les possédaient auparavant – l’ironie du destin étant constamment au rendez-vous dans cette île. En se promenant dans les bois sauvages et denses, on découvre quelques rares tombes japonaises. La plupart d’entre elles ont été détruites, mais celles qui restent sont protégées depuis les années 1990 par les autorités. Elles sont devenues un produit d’attraction sûr, pour un tourisme japonais grandissant, le « tourisme nostalgique », désormais autorisé depuis la fin des années 1980. Sakhaline n’est qu’à 42 kilomètres de Hokkaido… Cependant, pour les anciens résidents de Karafuto, cette distance est non seulement géographique mais également temporelle, dans la mesure où ces kilomètres correspondent au nombre d’années qu’ils ont dû attendre pour revoir leur terre natale.


20. Les trouvailles des archéologues « sauvages »


21. Tombe japonaise (l’île de Kunashir)

Les touristes et les hommes d’affaires japonais, qui parcourent l’île en car dans la journée, se reposent le soir dans les bars ouverts par leurs compatriotes où les hôtesses russes en kimono apprennent, non sans peine, l’étiquette japonaise. D’ailleurs, ces voyageurs ne se sentent plus guère dépaysés  à Sakhaline, car les produits nippons se trouvent désormais en abondance dans tous les supermarchés de la capitale. Par ailleurs, il est pratiquement impossible aujourd’hui de trouver une voiture qui ne soit pas japonaise. Nul ne semble être perturbé par le volant à droite. Au contraire, les conducteurs sont plutôt fiers de ces signes extérieurs  qui les différencient de la population du  reste du pays.


22. Spécialité locale récente : boisson au thé vert

Inversement, malgré des difficultés pour obtenir le visa pour le Japon, ce pays si proche est devenu un lieu de vacances pratiquement banal pour les insulaires. Les liaisons aériennes et ferroviaires, quoique très coûteuses, fonctionnent depuis peu parfaitement. Autrement dit, les habitants de l’île qui peuvent se permettre de voyager partiraient plutôt pour le Japon que pour le continent, où le coût de la vie est élevé et où le service laisse beaucoup à désirer. Le consulat japonais, de nombreux centres culturels, ainsi que toutes les universités ont des programmes orientés vers le Japon. Comme disait l’un de mes informateurs : « Partout on vous offre la possibilité de visiter le Japon ou d’y étudier … Même ceux qui n’en ont pas particulièrement envie y sont déjà allés ».

Autrement dit, si les traces de Karafuto sont à chercher, la proximité du Japon, quant à elle, est évidente. Et, après tant d’années, un processus de reniponnisation de l’île, intentionnel ou naturel, est clairement présent.


23.Garage à Ioujno-Sakhalinsk

Je tiens à remercier tout particulièrement la FMSH et le CFRM qui m'ont permis de réaliser ce voyage.

Pour en savoir plus, par le même auteur :

  • Dmitrii N. Kriukov,  Civil Administration on South Sakhalin and the Kurile  Islands, 1945-1948. (Memoirs). Introduction & traduction annotée.  Monumenta Nipponica, 2001, vol. 56, n°1, pp. 39-91.
  • ’How could you fear or respect such an enemy?’  The end of W.W.II on   Sakhalin Island. In B. Edström (ed.), The Japanese and Europe: Images and Perceptions. Richmond, Surrey:  Japan Library (Curzon Press), 2000, pp. 172-192.
  • Cohabitation forcée : Le Japon et la Russie sur l’île de Sakhaline (1945-1948). In J-P Berthon et A. Gossot (dirs.),  Japon Pluriel 3,  pp. 71-81 ; Arles, Philippe Picquier, 1999, pp.71-81.
  • Sakhalin : The Japanese under Soviet rule.  History and Memory, 1998 (janvier),  pp. 41-46.
  • Nihon wa Soren ni natta toki. Karafuto kara Saharin e no ikô 1945-1948. Rekishigakukenkû, 1995, n° 676, pp. 26-35, 63.

Marie Sevela est directeur du Sakhalin Center for Ainu Stidies (ville de Poronaïsk, Sakhaline).
Photos : © 2008 / M. Sevela, sauf indication contraire


24. Prospectus touristique japonais du voyage à Sakhaline





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