ORGANISATION SOCIALE ET RITUELS - E 01
DE MORT À ANCETRE : STATUT ET TRANSFORMATIONS DU CORPS (CHINE, INDONÉSIE, JAPON, MÉLANÉSIE, VIETNAM)
RÉSUMÉ DE L’ATELIER
Toute collectivité humaine est confrontée à la question suivante : que faire des morts, comment s’en débarrasser, comment les mettre de côté ? Par ailleurs, toute société s’interroge sur le devenir de l’ « âme » ou des « âmes » (souvent appréhendé(es) comme des forces vitales) des défunts. Dans le cadre de cet atelier transdisciplinaire qui fera intervenir des spécialistes des aires culturelles chinoise, indonésienne, japonaise, mélanésienne et vietnamienne, nous porterons notre attention sur les différentes phases des funérailles qui créent une rupture entre ce que l’homme qui vient de mourir était de son vivant et ce qu’il advient, en tant que mort, par les rites : sa personne, son identité, son corps n’ont plus les mêmes limites. C’est précisément la mutation de mort à ancêtre qui nous intéressera et les traitements corporels qu’elle implique. En inscrivant cette problématique dans un cadre comparatif, nous interrogerons notamment le devenir du cadavre (sa chair, ses os, sa peau, ses poils, ses cheveux, ses ongles), le lavage et/ou l’habillage du mort, les processus mis en œuvre afin d’amener ce dernier jusqu’au monde des morts afin de le couper de la vue des vivants : inhumation, enterrement, crémation. Il s’agira également d’analyser l’émergence voire la « naissance » de l’ancêtre : on s’intéressera alors à la forme sous laquelle il est représenté (figurine, représentation anthropomorphe, résidu du cadavre, etc.), au façonnage/refaçonnage corporel qu’il implique, à la nouvelle identité que les vivants lui octroient.
Mots-clés : âmes ; ancêtre ; cadavre ; corps ; mort(s) ; rites funéraires ; vivant(s)
COORDINATION : AURELIE NEVOT ;
aurelie/point/nevot/at/gmail/point/com
« Les Chams et le corps mort »
• Agnès DE FEO
agnesdefeo/at/yahoo/point/fr
Sociologue
Réalisatrice de documentaires ;
Chercheuse associée
Institut de recherche sur l'Asie du Sud-Est contemporaine) (IRASEC)
Les Chams (ethnie du Sud-Est du Vietnam) sont en partie de religion brahmaniste. Leur rite funéraire consiste en une crémation lors de laquelle une violence est réalisée sur l’intégrité corporelle : lorsque le mort est sur le bûcher, les officiants le décapitent, cassent la boîte crânienne et en récupèrent l’os frontal duquel ils tirent neuf disques conservés dans un réceptacle. Cependant, depuis la prise de pouvoir des communistes en 1975, les règles d'hygiène imposent aux brahmanistes d'enterrer leurs morts pendant trois ans avant de procéder à cette crémation spectaculaire. Le squelette déterré est alors habillé, reconstitué pour ressembler à un corps fraîchement décédé. Une procession le porte sur le bûcher avec des biens de consommation courante, emportés par les flammes pour accompagner le défunt au ciel. Ces cérémonies funéraires des Chams du Vietnam sont le sujet d’un documentaire : Le théâtre de la mort. Des extraits seront projetés lors du séminaire.
« Se délivrer des morts : un aspect de la vie en Mélanésie »
• Monique JEUDY-BALLINI
m/point/jeudy-ballini/at/college-de-france/point/fr
Ethnologue
Directrice de recherche au CNRS
Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS)
En Mélanésie, le décès d’un être humain est perçu comme un événement qui menace la survie de ses proches. Des rites sont alors effectués pour que ce dernier, réticent à se séparer des vivants, finisse par rejoindre le monde des morts. Ces rites s'articulent autour de la circulation des composants matériels et symboliques de la personne décédée comme ses os, son souffle ou son nom. Se forge ainsi une mémoire individualisée du mort à travers les chants d’affliction le célébrant, les magies qu'il inspire en rêve, l’attribution de son nom à un nouveau-né, les interdits adoptés à la suite de son décès ou les signes tangibles par lesquels son esprit se manifeste à ceux qu'il a quittés. Pour les villageois endeuillés, ces rites ont vocation à se délivrer du mort en s’autorisant à l’ « oublier », et en faisant en sorte qu’il rejoigne définitivement la masse indifférenciée des ancêtres.
“Construire” un esprit qui prête l’oreille : le corps de l’ancêtre chez les Yi (Chine)
• Aurélie NEVOT ;
aurelie/point/nevot/at/gmail/point/com
Ethnologue
Chargée de recherche au CNRS
Centre d’études himalayennes (CEH)
Les Maîtres de la psalmodie, des chamanes du Yunnan (Chine), ont en charge de prémunir les vivants du retour des morts et d’assurer la transformation de ces derniers en ancêtres. On s’intéressera à cette phase rituelle qui implique de « construire », gu, le corps de l’ancêtre-esprit : une figurine de bois anthropomorphe appelée « esprit oreille/à l’écoute », nase, que l’on prend soin d’habiller et sur laquelle le chamane greffe des cheveux et l’âme spirituelle du défunt. Cette « construction » survient au terme d’une gestation : le corps de l’ancêtre est porté comme un nouveau né. Re-né parmi les vivants, l’esprit du mort n’est pas réincarné mais attaché à un substitut au corps de chair : le nase acquiert une vie propre, il est à l’écoute du monde des vivants et reçoit des offrandes ; de son bien-être dépend en effet la perpétuation de sa lignée.