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Journée d’étude : Perceptions esthétiques en contexte mongol


Auteur :Laurent LEGRAIN
Aire géographique culturelle :Mongolie
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Journée d'étude : Que sont les perceptions esthétiques dans un contexte mongol et sibérien ?

Résumé de l’atelier
L'esthétique est une notion relativement peu employée en anthropologie. Son caractère culturellement et historiquement fondé en fait une notion peu fréquentable pour la construction de nos objets. L'esthétique c'est depuis Kant, la perception désintéressée, non fonctionnelle, contemplative. Mais sommes-nous tenu de prendre cette définition pour argent comptant ? Le terme ne naît pas au XVIIe siècle. Son étymologie renvoie plus généralement à ce que nos sens perçoivent. Force est de constater qu'une fois le mot dégagé de son corset historique étriqué, la notion se déploie et résonne dans bon nombre de situation cruciale traversées sur nos terrains.
Les intervenants de cette session apporteront tous leur contribution à une meilleure compréhension de thèmes fondamentaux en Mongolie (mongols et kazakhs) où le bien fait, le beau, le geste juste, semblent être un des fondements des pratiques quotidiennes. Dans des contextes aussi divers que les pratiques funéraires ou culinaire, la pratique photographique, les rapports sociaux, les pratiques d'élevage, les objets cultuels, les pratiques décoratives ou l'appréciation de la musique, les participants tentent d'offrir des pistes de réponses à des questions importantes tels que : qu'est-ce que la notion du beau dans les sociétés et les situations que nous observons, à quels domaines de la vie quotidienne cette notion est-elle reliée, quels en sont les effets sur les relations sociales, quels est la nature de son rapport avec le pouvoir, la domination, la morale, les esprits, comment apprend-t-on ce qui est beau, comment en parle-t-on, quels sont les critères qui permettent de l'apprécier, pourquoi cultiver la beauté des gestes et les gestes de beauté, à quoi servent-ils ?
Nous espérons donc, à travers la multiplicité des approches et des contextes, montrer en quoi cette notion enrichie de données de terrain et ainsi toujours mieux balisée, peut étayer une foule d'analyses novatrices dans le contexte mongol.
Discutants : 
Roberte HAMAYON
 (Groupe Sociétés, Religions, Laïcités GSRL UMR 8582 CNRS)
Isabelle CHARLEUX (Chargée de recherche GSRL Paris)
Arnaud HALLOY (Maître de conférence, Université Sofia Antipolis, Nice)
Sarah TROCHE (Doctorante au Centre de Philosophie de l'art, Sorbonne, Paris I)
Charles STEPANOFF (Post-doc MIASU, Cambridge)

·         Sandrine RUHLMANN
Pour le Nouvel an lunaire mongol, les femmes de chaque foyer confectionnent à l’avance des gros raviolis-vapeur. La forme de la pâte résistant à la cuisson, ces raviolis sont préparés avec le plus grand soin : l’enveloppe présente de beaux plis et le ravioli est bien formé, en fleur ou en lune. Au cours des funérailles, les pâtes alimentaires sont l’objet d’un savoir-faire entretenu par des familles bouddhistes. Les parentes consanguines ou affines du mort se conforment à une technique de préparation pour que les pâtes soient « belles », en l’occurrence les plus fines possible. Une jeune femme préférera manger des pâtes crues mal découpées plutôt que de subir les réprimandes d’une aînée. Dans ces deux contextes, le terme « beau » employé par ces femmes renvoie à une perfection du geste technique et à son résultat « parfait ». Cette esthétique “culinaire“ fait apparaître que c'est la forme donnée à la pâte qui confère aux farineux une qualité “esthétique“. S'ils ne sont pas assimilés, le beau, le bon et ou le bien semblent associés dans le cadre de l’alimentation. L’esthétique des aliments présente d’importants enjeux sociaux : outre le fait qu’ils procurent du plaisir, celui gustatif d’être mangés, ils s’insèrent dans une métaphysique où le souci permanent de bien agir et de bien faire permet d’attirer à soi le bonheur et de réserver un bon sort à son âme après la mort.

·         Anna PORTISCH
L'intérieur d'une yourte kazakh est richement décoré de fournitures moëlleuses faites main, qui se combinent en une expérience esthétique que ceux qui n'ont pas grandis dans un tel environnement peuvent ressentir comme désorientante ou excessive.
Une expérience esthétique peut être liée à une émotion personelle ou enracinée dans un style de décoration auquel on contribue soi-même, comme le fait une tapissière kazakh. Certain types de motifs et des combinaisons de couleurs spécifiques sont pertinents pour les tapis de feutre (syrmaq), et les exemplaires particulièrement "bons" sont évalués en terme de technicité: l'élaboration et l'exécution du motif, et l'éclat des contrastes de couleur. Apprécier un "bon syrmaq" peut se faire en le regardant, en s'asseyant dessus, en le palpant, ou en inspectant les points sur son verso. L'appréciation esthétique est ainsi liée à des jugements de valeur et des évaluations qui ne sont pas nécessairement articulés en corps de règles définissant "ce qui est esthétiquement plaisant", mais interviennent dans la relation sensorielle à l'objet.
"Apprendre" un tel mode d'appréciation doit rester idiosyncratique et passer par une profusion d'expériences: apprendre à se situer dans son environnement social, comprendre les attentes de celui-ci, maîtriser certains outils, intégrer des techniques du corps spécialisées, et quelque chose au-delà, qui s'enracine dans la vie émotionnelle personnelle, ses associations et ses souvenirs.
En cela, ressentir quelque chose d'esthétiquement plaisant fournit aussi les moyens de contribuer à l'appréciation esthétique d'autres membres de son corps social au travers de ses propres pratiques et des ouvrages que l'on fabrique.

·         Grégory DELAPLACE
Dans les années 1950, le gouvernement de la République Populaire de Mongolie lance, parmi d'autres grands travaux (collectivisation, urbanisation..) une réforme funéraire importante visant à remplacer le dépôt des morts à même le sol par leur « enterrement obligatoire » dans des cimetières gérés et contrôlés par l'Etat. A l'expérience sensorielle violente du corps pourrissant dans la steppe, voire des membres rongés abandonnés par les chiens dans les rues des nouvelles zones urbaines, doivent succéder des espaces enclos, décorés et fleuris. Ces cimetières sont permanents et entretenus, ils doivent encourager une mémoire des morts digne,
quand déposer leur cadavre à même le sol, et les « donner en pâture aux chiens et aux oiseaux », « n’incite pas à respecter ses proches et engendre des dispositions dédaigneuses ».
Ces aspects esthétiques, explicitement présents dans la rhétorique de ces arrêtés, mettent en scène le passage des « cadavres de morts » déposés « sans règle » à la « dépouille » inhumée au cimetière. A travers la succession des mesures qu’ils prennent, notamment dans l'attribution des crédits et la création de manufactures de mobilier funéraire, apparaît l’importance donnée par leurs auteurs à la décoration et au fleurissement des tombes et des cimetières qui les concentrent. Ce que ces arrêtés entendent mettre en place, finalement, c’est un changement complet de l'aspect de la mort, des esthétiques bouddhiques et chamaniques à une nouvelle esthétique socialiste et moderniste.

·         Gaëlle LACAZE
U. Marc Bloch, Strasbourg
L’analyse du rapport technique de différents peuples mongols, de tradition pastorale nomade, à leurs environnements met en lumière l’importance d’une sociographie de l’espace. Inscrits dans leur terroir, les pasteurs nomades perçoivent leurs environnements en fonction des parcours qu’ils peuvent y tracer. Les techniques de mouvement offrent alors un axe synchronique de lecture de l’espace. Elles mettent en évidence une lecture synchronique du « rendement du dressage », quant à lui inscrit dans la diachronie du cycle de vie. Le corps dans sa temporalité constitue le premier espace à occuper. Il doit être envisagé dans une perspective vectorielle. La lecture synchronique de certains habitus révèle alors une esthétique des rapports sociaux, fondée sur la « domestication » des corps. Autrement dit, la maîtrise du corps et de sa technicité joue un rôle dans la définition des statuts sociaux et dans leur mise en scène hiérarchique.
La maîtrise individuelle de son propre corps débouche sur le contrôle du corps de l’Autre par excellence (la domestication de l’animal), ou sur des rapports de domination de l’homme sur la femme. L’examen des techniques de mouvement révèle un rythme social et collectif du corps dont le dressage dessine une esthétique de la domination.

·         Yves DORÉMIEUX 
EPHE
v      Monuments cachés et traces signifiantes
La contemplation du paysage est une partie du travail technique d'élevage chez les mongols. Le raffinement de cet apprentissage du pays est tel que l'esthétique des marques qu'ils y apposent est presque indécelable à un observateur étranger : l'objet paysager naturel, nommé et enseigné, est si bien connu qu'il en est socialisé. Nul besoin de marquer cet espace, non approprié, il suffit aux mongols d'y laisser délibérément les traces de leur passage et de leurs activités. Même l'ovoo (montjoie) semble avant tout la trace d'un comportement rituel — la circumambulation avec dépôt — plus que monument pourvu d'une valeur propre. Presque invisible à qui en ignore la présence, il est avant tout le repère d'un lieu d'où le paysage est envisagé.

·         Vincent MICOUD
Ecole Estienne, Paris
v      Nettoyer : symboliser la qualité morale dans l'image photographique
Dans la description des étapes de fabrication d'une photographie, le terme de ceverle-, littéralement nettoyer, revient fréquemment, appliqué à différentes opérations. Il est employé, avant la prise de vue, pour désigner le nettoyage et le rangement de la partie du campement qui apparaîtra dans l'image. Appliqué à la phase de montage, il désigne la réparation des accidents comme rayures et taches, mais aussi des transformations comme le remplacement d'un vêtement usé par un vêtement neuf. Nous nous demanderons si l'extension de ce terme s'explique par un usage métaphorique, et dans quelle mesure les différentes opérations peuvent être l'application de tâches nécessaires en temps que symboles visibles de la qualité morale des acteurs.

·         Laurent LEGRAIN
Université Libre de Bruxelles
Dans cette intervention je m'interroge sur le lien fort qui unit – dans un tableau de correspondance terme à terme – la mélodie des chants longs aux rivières du bassin darkhad dans le nord ouest de la Mongolie. En m'appuyant sur l'idée très répandue que les métaphores et les rapprochements jouent un grand rôle dans l’appréciation esthétique, je circonscris, après un examen détaillé du vocabulaire descriptif du chant, un premier rapprochement possible entre rivière et mélodie. Toutes deux sont caractérisées par le mouvement. Ces deux objets se trouvent donc reliés par un premier lien de ressemblance. Mais ceci n’est pas suffisant puisque le mouvement peut être la caractéristique de beaucoup d’autres objets présents dans l’environnement darkhad. Après m’être penché sur les situations dans lesquelles sont chantées aujourd”hui des mélodies longues et après avoir investigué les modes d’écoute et d’attention des Darkhads, je propose l’existence d’un deuxième lien qui boucle et renforce l’association rivière-chant. Les mélodies comme les rivières sont les indices tangibles d’un passé lointain aujourd’hui sublimé.





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