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Le Visage de Gloire « Kirtimukha » des monuments d’Angkor


Auteur : Anne-May Chew
Aire géographique culturelle : Cambodge
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Le Kirtimukha (mukha signifie « visage ou masque») est un des motifs les plus recherchés dans l’iconographie asiatique. Certains le nomment « face de gloire » d’autres préfèrent « face de monstre ». Les représentations de ce visage remontent au IIIe siècle avant JC en Inde. Il apparaît sur les chapiteaux des piliers du roi Asoka. Appelé aussi « Kâla » en Asie du Sud-est, le Kirtimukha se présente en totalité, tête, pattes, bras repliés et mains, ou seulement comme un visage féroce aux yeux globuleux avec une gueule portant ou non des crocs, largement ouverte crachant des guirlandes ou des festons. 

Dans l’art préangkorien, le Kirtimukha est représenté pour la première fois au VIIe siècle dans la décoration architecturale des monuments. En pays khmer, c’est un élément décoratif caractéristique des linteaux en grès et des briques stuquées. Il intervient également comme décoration sur les frontons, surfaces murales et pilastres des monuments. A partir du IXe siècle, cette face de monstre est couramment utilisée dans l’art Khmer avec une grande diversité iconographique. A l’origine symbolique, ce motif a fini se transformer en un ornement purement décoratif.


Kirtimukha dépourvu d’un front: Preah Ko (IXe siècle) - Style de Roluos

Preah Ko signifie « le bœuf sacré ». C’est le taureau divin Nandin de Siva. Ce temple fut construit par Indravarman I en 879 dans la capitale d'Hariharâlaya. Les linteaux et les murs de certaines tours-sanctuaires sont ornés de bas-reliefs.

Le Kirtimukha est alors utilisé comme motif central sur la partie supérieure du linteau (sanctuaire nord-est). Il se caractérise par un visage sans front et sans corps, des yeux globuleux, un nez aplati, une mâchoire supérieure pourvue de larges dents et une mâchoire inférieure invisible. Au-dessus du front inexistant se trouve une divinité assise tenant une épée. Ce monstre crache une hampe de feuillage qu’il tient avec ses mains. Cette hampe se transforme en corps de plusieurs chevaux qu’enfourchent des cavaliers. Sous la hampe des petits personnages tenant des matraques se mêlent aux crosses de feuillages se relevant sous forme de naga dressés à 3 têtes.


Kirtimukha muni d’une paire de bras humains: Prasat Koki au Phnom Kulen (IXesiècle) – Style de Kulen

Prasat Koki se trouve sur le Phnom Kulen à une quarantaine kilomètres au nord d’Angkor. Son Kirtimukha offre un aspect mi-humain et mi-léonin. Pour son physique humain il est représenté avec un nez plat, des joues bouffies, des bras parés de brassards et de bracelets et des mains naturelles qui tiennent les tiges de feuillages. Mais la partie supérieure du visage est formée par une tête léonine sur laquelle se trouve le dieu Indra, assis tenant le vajra dans la main droite, entouré de serviteurs. Tous ces personnages se mêlent aux volutes et crosses de feuillages.


Kirtimukha portant une couronne royale: Preah Ko (IXesiècle) – Style de Roluos

La paroi extérieure du sanctuaire Nord-Est est ornée d’un visage de monstre sans mains. Le front carré limité par une lisière, les arcades sourcilières se rejoignent, le nez est plat et les narines bien dessinés. La tête du monstre est parée d’une couronne royale. Les oreilles sont ornées de feuilles stylisées. De sa gueule dépourvue de mâchoire inférieure sort une gerbe de feuillage au milieu de laquelle se trouve un personnage dansant.


Kirtimukha crachant une longue pendeloque: Banteay Srei (Xe siècle) – Style de Banteay Srei

Banteay Srei « La citadelle de la femme », construit pendant le règne du roi Rajendravarman (944-968), est l’œuvre d’un de ses ministres, Yajinyavaraha, qui était le précepteur du futur roi Jayavarman V (968-1001). Ce temple en grès rose, dédié à Siva, est considéré comme le joyau de l’art khmer. Ses bas-reliefs figurent parmi les plus raffinés d’Angkor et c’est le mieux préservé.

Placée au centre du linteau (gopura ouest – façade est), la tête de monstre possède des yeux ronds soulignés par une triple lisière stylisée, le front manquant est remplacé par une décoration de feuilles et la tête est surmontée de la divinité Indra. Le large museau, tiré aux extrémités, avec des dents saillantes, est dépourvu de mâchoire inférieure. Le monstre crache une longue pendeloque qui constitue de feuilles stylisées. Il tient dans ses griffes le cou des makara stylisés tournés vers l’extérieur.


Kirtimukha surmonté d’éléphant tricéphale «Airâvata », la monture d’Indra: Banteay Srei (Xe siècle) – Style de Banteay Srei

A Banteay Srei, le Kirtimukha est représenté abondamment. On le trouve aussi sur le fronton. La face du monstre est placée dans la partie inférieure du fronton (gopura est). Elle a un petit front peu saillant délimité par un liseré polylobé. Le nez épaté et la mâchoire supérieure bien tirée, le monstre crache une pendeloque stylisée. Les mains bien visibles tiennent le feuillage à deux enroulements dans le même sens. La tête du monstre est couronnée par un éléphant tricéphale « Airâvata », la monture d’Indra, sur laquelle est assise la divinité. L’ensemble est couvert de décor végétal.


Kirtimukha entouré d’une scène du Râmâyana: Vat Baset - région de Battambang (XIe siècle) - Style du Baphuon

Au XIème siècle la tête de monstre surmontée d’une divinité hindoue est la plus représentée. La face du monstre évolue avec un front plus haut et important, un museau très développé avec la mâchoire inférieure. La scène sur le linteau apparaît sous une forme nouvelle : au-dessus de la tête du monstre apparaît le combat des singes Sugriva et Vâlin, une scène tirée du Râmâyana qui couvre tout le linteau. Le visage du monstre est encadré par singes dansants tournés vers l’extérieur.


Kirtimukha avec l’apparition de la mâchoire inférieure: Vat Kralavh d’Angkor Chum (XIe siècle) - Style du Baphuon

Le XIe siècle est aussi marqué par la représentation du Kirtimukha tout en bas du linteau. La tête s’élargit et constitue quatre bosses, légèrement bombées sur le front, délimitées par un liseré polylobé. Les oreilles sont ornées de feuillages stylisés. Rare dans l’iconographie Khmère, ce monstre possède une mâchoire inférieure et deux rangées de dents. Au-dessus de sa tête se trouve Siva et Pâravati sur leur monture, le taureau Nandi. Le monstre, paré de brassards et de bracelets, tient les guirlandes dans ses griffes, entouré de feuilles en crosse.


Kirtimukha entouré de divinités volantes et dansantes: Angkor Vat (XIIe siècle) - Style d’Angkor Vat

Angkor Vat, site Sivaïte du XIIe siècle, fut construit par le plus grand des souverains Khmers, Jayavarman VII (1188-1219). Il est entouré de murailles de12 km de long et 8 mètres de haut, elles-mêmes ceinturées par une douve de 100 mètres de large. C’est le monument le plus grand et le plus prestigieux d’Angkor. Le Kirtimukha est largement représenté dans ses bas-reliefs.

Sur un mur est sculptée une scène illustrant le Kirtimukha, entouré de divinités volantes et dansantes qui s’entremêlent dans les motifs floraux. D’apparence féroce, un visage large au front légèrement bombé, les yeux peu écartés, le monstre ne possède qu’une mâchoire supérieure alignée d’une rangée de dents carnivores.


Kirtimukha avec l’apparition des crocs et des canines: Preah Khan (fin XIIe siècle) - Style du Bayon

La ville de Preah Khan « l’épée sacrée », fut construite en 1191 par Jayavarman VII. Elle lui a servi de résidence temporaire pendant la construction d’Angkor Thom. Selon les sources, c’était une véritable ville fortifiée de 56 ha qui abritait près de 10 000 âmes et des bâtiments publics comme l’hôpital, le pavillon pour les pèlerins, les greniers, etc. Le temple de la ville de Preah Khan fut un lieu de culte bouddhique avant de devenir brahmanique au XIIIe siècle. Il y reste peu de bas-reliefs bouddhiques.

Sur un des frontons du gopura, est sculpté en bas-relief, un visage de monstre au sommet d’un triangle. Coiffé d’un diadème orné d’une fleur centrale et de feuillages, ce Kirtimukha possède un petit front peu bombé, bordé d’un liseré incisé, des yeux ronds, bien écartés, et des arcades sourcilières en léger relief et un nez avec des narines bien apparentes. La gueule bien ouverte est armée de crocs et de canines bien visibles. Le Kirtimukha du XIIe siècle voit apparaître les crocs dressés comme des « dents de sagesses » au coin de la gueule. C’est un des éléments qui a permis de dater les édifices jusqu’à la fin de l’art khmer.


Kirtimukha mordant des nâga : Terrasse des Eléphants (XIIe - XIIIe siècle) - Style du Bayon

La Terrasse dite « des Eléphants » est située dans Angkor Thom, « la grande cité ». Cette terrasse royale d’environ 350 mètres de long, servait de tribune géante pour les cérémonies publiques de l’époque de Jayavarman VII (1181-1220).

Sur le soubassement de l’extrémité Nord de la Terrasse des Eléphants, se trouve une grande tête de monstre pourvue d’yeux et d’arcades sourcilières soulignées de grands traits. Il dévore le corps des nâga qu’il tient dans ses deux mains. Cette représentation d’une tête de monstre dévorant des nâga est inhabituelle dans l’art Khmer. En général, ce sont des garuda qui les dévorent. Ce monstre porte une tiare, dont le diadème est décoré de fleurs et de motifs végétaux, et à l’extrémité de laquelle sont plantées deux grosses fleurs à tige.


Kirtimukha surmonté de Visnu : Angkor Thom (XIIe - XIIIe siècle) - Style du Bayon

Angkor Thom est la capitale royale construite par Jayavarman VII à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, après la destruction d’Angkor par les Chams. Le Kirtimukha offre un aspect léonin au nez dissimulé sur la mâchoire supérieure et une gueule montrant bien la mâchoire inférieure. Au dessus de la tête, se trouve Visnu debout avec des quatre bras et deux adorateurs à ses pieds.


Kirtimukha couronné d’une scène bouddhique: Preah Paililay (XIIIe - XIVe siècle) - Style du Bayon

Ce sanctuaire dédié au bouddhisme, contient de nombreuses scènes racontant la vie du Bouddha. Un des linteaux, placé au-dessus de la tête couronnée du Kirtimukha, illustre une scène du Mahâparinirvâna. Deux petits personnages situés au pied du lit encadrent la face du monstre sur la partie inférieure du linteau. Griffes placées à l’extrémité de la mâchoire supérieure, le Kirtimukha mord une guirlande qui entoure la scène. Il s’agit d’une des rares représentations bouddhiques dans l’art Khmer.






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