C'est avec une grande tristesse que j'ai la douleur de vous faire part, avec retard mais je viens juste de l'apprendre, de la disparition, apparemment restée largement ignorée, de mon ami, collègue et l'un de mes anciens mentors Bernard Koechlin.
Petit-fils du grand compositeur Charles Koechlin, capitaine au long cours, ancien des Messageries maritimes, directeur de recherche CNRS, membre du CeDRASEMI, ancien élève de Lucien Bernot et de Georges Condominas, ancien directeur de la Jeune Equipe CNRS « Geste et Image », co-fondateur de l'équipe CNRS et Muséum national d'Histoire Naturelle « Anthropologie maritime », il fut un grand spécialiste de Madagascar et des Maldives.
Bernard Koechlin nous a quitté à l'âge de 79 ans, à l'hôpital de Villers-sur-Mer (Calvados, Normandie) le 15 juin 2007, de mort naturelle. Il s'était remarié sur le tard, en 2003, avec Xiu Koechlin, artiste et poétesse d'origine chinoise (6 rue Charles Koechlin 14640 Villers-sur-Mer 02-31-87-10-08).
Bernard Koechlin relevait de ce que Nietzche appelle les « grands caractères ». D'abord aisé, modeste et pudique dans l'expression de ses sentiments, il était d'une grande sensibilité et d'une autant grande réactivité aux provocations. Il était surtout généreux et altruiste, pensant sans cesse aux autres et n'hésitant pas à se battre pour eux, gens ordinaires, chercheurs hors-statuts, populations étudiées sur le terrain, et aimées. Mais il était tout d'abord un explorateur de la recherche, féru de techniques nouvelles, d'images, ne concevant pas l'exposé scientifique sans l'appui de celles-ci, au même plan que le texte. Il avait gardé de son passé de navigateur une curiosité intellectuelle contagieuse et le goût des descriptions concrètes, exactes, reflets de la réalité vécue que l'on devait, selon lui, respecter au plus près de la dynamique humaine et de la complexité écologique : l'état du temps, de la mer, la la richesse d'un estran, la longueur d'une pirogue, la forme d'un outil, le vecteur, la forme, la puissance et le sens du geste qui le rendait productif... Capitaine au long cours passant régulièrement au près de Madagascar, il succomba un jour à l'attrait des piroguiers vezo et abandonna tout pour apprendre le malgache et devenir ethnologue. Il intégra le CNRS en 1968 si je me souviens bien. Il me raconta lui-même que le jour où il l'apprit, il était en train de filmer sur un estran vezo. On lui porta un télégramme qui lui indiquait qu'il avait été recruté comme attaché de recherche, sans l'avoir demandé d'ailleurs (époque merveilleuse...). Il fut l'un des premiers ethnologues à s'attacher à décrire les populations observées grâce au cinéma 16 mm qu'il voyait non pas comme le complément de la monographie littéraire, du texte, mais bien comme son alter ego ; un alter ego absolument indispensable selon lui. Puis, rapidement, il s'intéressa à la gestuelle, de façon dynamique, assez révolutionnaire, reprenant les travaux pionniers d'André Leroi-Gourhan, André-Georges Haudricourt et Claude Lévi-Strauss (dans son introduction à l'œuvre de Mauss publiée en 1950 aux PUF). Car pour l'avoir assez bien connu et fréquenté de près durant la décennie 1980, pour le considérer comme un ami, le voir comme un aîné qui m'aura beaucoup appris, je sais surtout de Bernard Koechlin qu'il était doué, et doté d'une intelligence supérieure. D'apparence brouillon - il aimait tartiner la pâte du blanco sur les enveloppes de ses courriers car, comme il disait lui-même, c'est le peintre qui parlait alors -, il était en réalité un élégant esthète, portant beau une ample chevelure d'artiste assez longue, foulard de soie et, le plus souvent, une petite veste pied-de-poule ou prince-de-Galles. Mais le plus caractéristique de sa personne, c'était à la fois sa générosité naturelle, son empathie pour l'autre, surtout envers les plus simples, les plus démunis, et cela n'est pas une légende inventée par un hagiographe de service... et surtout la vitesse avec laquelle il « percutait » intellectuellement. Une conversation avec lui était toujours un bonheur, et un voyage, teinté d'ironie, surtout contre lui-même - modeste, il refusait systématiquement tout compliment à son égard, le voyant comme une flatterie odieuse à ses yeux car infidèle à la réalité, jusqu'à se mettre subitement dans une colère noire, grain aussi vite passé que survenu, sa bonhommie reprenant vite le dessus. Avec lui, une phrase commencée était déjà achevée : il avait compris. Et immédiatement, il voyait - au sens propre - les ponts à établir ou qui existaient naturellement, juxtaposant des disciplines, des courants, des idées, des techniques sans considération de frontières imbéciles ! Un grand chercheur qui m'a, pour ma part, émerveillé et beaucoup appris et qui ne m'a jamais pris de haut. Au contraire. Comme Georges Condominas d'ailleurs qui, lorsqu'un ministre ou un très haut personnage l'appelait au téléphone alors que vous étiez en rendez-vous devant lui disait systématiquement à ce haut personnage « au fait, j'ai devant moi tel brillant chercheur, nommé untel »... et le valorisant sincèrement devant le grand homme. Tout d'un coup, on se sentait exister auprès de ceux qui font l'Histoire. Peu d'hommes font cela. Bernard Koechlin faisait partie de ce petit groupe.
Mécène et amateur d'art, peintre lui-même, éditeur, fondateur et éditeur de la revue Geste et Image, pionnier de la technologie culturelle, de l'ethnogestique, de l'anthropologie visuelle et des sciences cognitives, auteur et réalisateur de nombreux films documentaires scientifiques, Bernard Koechlin est notamment l'auteur de (liste non exhaustive) :
« Pour une ethno-technologie. Elément d’un manuel de technologie culturelle (un prototype de grille documentaire) », ASEMI, vol. II (3), 172 p. (avec Jacqueline Matras), 1971.
Les Vezo du Sud-Ouest de Madagascar. Contribution à l'étude de l'éco-système de semi-nomades marins, Paris/La Haye, Mouton (“Cahiers de l'Homme. Ethnologie- Géographie-Linguistique”, Nelle série, vol XV), préface de Georges Condominas, 243 p., cartes, dess., ill., photos., 1975.
« Notes sur l’histoire et le navire long-courrier odi, aujourd’hui disparu, des Maldives », Archipel. Etudes interdisciplinaires sur le Monde insulindien, 18, « Commerces et navires dans les mers du sud », p. 283-300, 1979.
« L’ethnotechnologie : une méthode d’approche des gestes de travail des sociétés humaines », p. 13-38 in « Anthropologie de la Gestuelle, Anthropologie de l’Image. Actes de l’Atelier 8 du Colloque international du CNRS, La Pratique de l’Anthropologie Aujourd’hui, organisé par l’AFA », Geste et Image, Numéro Spécial, 1re éd. 1982, rééd. 1985.
« La réalité gestuelle des sociétés humaines. Une approche écosystémique et anthropologique de la réalité gestuelle et des communautés humaines », p. 163-246 in Jean Poirier (sous la dir. de) : Histoire des Mœurs, tome II, Paris, NRF-Gallimard (“Encyclopédie de la Pléiade”), 1991.
En 1987, il fut le principal instigateur et l'un des éditeurs scientifiques de l'ouvrage collectif offert à Lucien Bernot à l'occasion de son départ en retraite de l'EHESS :
Koechlin, Bernard, François Sigaut, Jacqueline M.C. Thomas, Gérard Toffin (sous la dir. de) : De la voûte céleste au terroir du jardin au foyer : mosaïque sociographique. Textes offerts à Lucien Bernot, Paris, Ed. de l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, xvi + 762 p., 1987.
Je vous remercie de relayer l'information vers les amis et anciens collègues de Bernard Koechlin car je ne suis pas certain que la nouvelle de sa disparition soit parvenue à toutes les oreilles au moment où elle est survenue. Bernard s'était en effet retiré en sa ville natale, en Normandie, ne venant plus à Paris que de loin en loin les dernières années, où il a créé peu d'années avant de disparaître, car resté créatif et dynamique, une petite maison d'édition, Phoneicone, attachée à valoriser la peinture, l'ethnographie, la poésie et la musique, notamment des oeuvres connues ou inédites de son grand-père, le célèbre compositeur Charles Koechlin pour la faire connaître du plus jeune public.
Cordialement
Pierre Le Roux
06 septembre 2011