Hommage à Georges Condominas
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La disparition de Georges CONDOMINAS représente pour nous la perte non seulement du plus éminent spécialiste de l’Asie du Sud-est, mais aussi du maître incontesté de l’ethnologie française.
Qu’est-ce qui fait donc de Georges Condominas un maître ?...Même pour ceux qui, comme moi, ont été ses élèves, la réponse ne vient pas immédiatement à l’esprit. En tant que spécialiste du Laos, je pourrais naturellement m’appesantir sur ce que peuvent avoir de remarquable ses Notes sur le bouddhisme populaire en milieu rural lao, mais j’ai si souvent cité ce texte que j’aurais peur de me répéter. Je pourrais aussi insister sur la valeur heuristique de la notion d’"espace social" (presqu’aussi souvent citée par nos étudiants et tout aussi mal comprise, que celle de " fait social total "). J’y reviendrai sans doute, mais, coupant au plus court, je voudrais aller droit à l’essentiel en centrant mon propos sur le texte inaugural d’une carrière prestigieuse : pourquoi la chronique du village mnong gar de Sar Luk fut-elle d’emblée perçue par tous ceux qui eurent le bonheur de la lire comme LE modèle indépassable de toute enquête ethnologique?... Ce qui frappe lorsque cinquante ans après sa publication, on relit ce livre, c’est l’extraordinaire actualité de l’approche mise en œuvre par son auteur. C’est cette actualité même qui rend difficile une claire prise de conscience de tout ce que nous devons à Georges Condominas, car nous avons tellement intériorisé son enseignement, nous avons tellement tendance à considérer comme allant de soi ses méthodes de travail que nous finissons par oublier qu’il en fut l’initiateur. Sans prétendre à l’exhaustivité, je voudrais plus particulièrement insister sur trois points.
1. C’est Georges Condominas qui nous a enseigné l’impérieuse nécessité de contextualiser les données. Il ne nous parle pas des Mnong Gar en général, ou d’une société mnong gar "théorique". Jamais, dans Nous avons mangé la forêt, on ne trouve d’expressions généralisantes comme "les Mnong Gar croient que ", "selon la conception mnong gar", etc. Georges Condominas nous parle des Mnong Gar qu’il a rencontrés et quotidiennement fréquentés au village de Sar Luk en 1949. Ce faisant, il évite les pièges de la généralisation qui guettent tout travail de facture plus académique : comment ignorer, en effet, qu’il y a toujours un écart entre les normes et la pratique ? Comment oublier que les sociétés et les cultures ne cessent jamais de se transformer et qu’à dix ans d’intervalle deux observateurs qui décrivent la même fête ou la même cérémonie ne verront pas exactement la même chose ? Comment oublier aussi que le sens des paroles, le sens des comportements, le sens des symboles varient en fonction des situations ; que deux informateurs auxquels on pose la même question ne fourniront jamais exactement la même réponse et que, comme l’écrit Georges Condominas lui-même dans son avant-propos, les formules et les prières présentent toujours des variantes ?... A cette variabilité essentielle des faits humains, l’ethnologue ne peut opposer qu’une seule parade : décrire le contexte de ses observations, non seulement parce que c’est ce contexte qui leur donne un sens, mais aussi parce que c’est fournir à ceux qui le liront le moyen d’en faire une autre lecture que celle qu’il leur propose.
2. C’est aussi Georges Condominas qui nous a enseigné la nécessité de prendre en compte la dimension réflexive de l’enquête ethnographique. Curieusement (mais nous sommes dans les années cinquante lorsqu’il écrit ces lignes), il s’en excuse : "On me reprochera sans doute de mentionner mes interventions". Mais non, Condo, nous ne le vous reprochons pas ! (Qu’on veuille bien ici m’excuser de m’adresser à lui comme je le faisais de son vivant car l’amitié survit à la disparition du corps). Nous vous en sommes, au contraire, reconnaissants, car comme vous nous l’expliquez vous-même pour vous justifier, nous savons, grâce à vous, que l’ethnologue, aussi occupé soit-il "à des recherches d’ordre scientifique", "reste un homme parmi les hommes", si bien que sa présence, ("aussi discrète qu’elle ait pu être", tenez-vous à préciser), modifie inévitablement les faits observés. Du reste, votre présence a-t-elle été si discrète ? Lorsqu’on apprend que, sortant de votre neutralité, vous avez évité qu’à la suite du suicide du beau Tieng, son amante (et sœur clanique) Aan-la-Veuve ne devienne l’esclave du vieux Chaar, on serait plutôt incité à penser le contraire. Or cette intervention& est elle-même riche d’enseignement : elle nous en apprend d’abord beaucoup sur le statut qui vous avait été accordé en tant qu’étranger (ce n’est pas pour rien qu’on vous avait attribué une " âme-éléphant" !) et elle nous en apprend encore plus sur la manière dont on négocie une "affaire", et dont conçoit la justice, chez les "Hommes de la forêt".
3. Je voudrais enfin souligner, parce qu’il a peut-être été trop longtemps sous-estimé, l’apport théorique que représente Nous avons mangé la forêt. Bien que Georges Condominas n’y cite pas une seule fois Mauss, c’est la lecture de ce livre qui nous enseigne le mieux ce que j’appellerai "le bon usage" de la notion de "fait social total". On l’oublie trop souvent, dans l’esprit de Mauss lui-même, l’approche en termes de "fait social total" constitue avant tout un "principe heuristique" (Essai sur le don, Sociologie-anthropologie, PUF, 1980, p.274). L’important n’est pas de faire explicitement référence à ce concept. Tous les faits sociaux étant multidimentionnels, on peut toujours dire d’un fait social qu’il est "total" de sorte qu’en le disant, on ne dit rien du tout. L’important, c’est d’"observer ce qui est donné. Or le donné, c’est Rome, c’est Athènes, c’est le Français moyen, c’est le Mélanésien de telle ou telle île, et non pas la prière ou le droit en soi" (Mauss, op. cit., p.276). L’important, c’est donc "l’étude du concret, qui est du complet" ( ibid.), c’est-à-dire l’étude des faits humains dans leur triple dimension sociale, historique et psychologique, et ce "complet", C. Lévi-Strauss l’a justement souligné (Introduction à l’œuvre de M. Mauss, in Mauss, op.cit., p.XXV), n’est accessible qu’à travers l’observation des individus eux-mêmes. C’est précisément ce que nous montre Georges Condominas dans Nous avons mangé la forêt. Il nous montre la réalité sociale mnong gar, telle qu’elle a été vécue en un lieu donné, à une époque donnée, par des hommes et des femmes qui avaient un corps, une sensibilité, des qualités et des défauts, une histoire personnelle, des croyances et des préjugés; des hommes et des femmes qui vivaient ensemble, qui avaient des sympathies et des antipathies, qui se querellaient et qui se réconciliaient; des hommes et des femmes qui avaient un nom et dont l’ethnologue ne pouvait deviner les projets et les regrets, les joies ou les blessures, qu’à travers les relations qu’il avait lui-même nouées avec eux et avec elles ; des hommes et des femmes, enfin, qui, quoique "de la forêt", appartenaient à un espace social plus large, car, bien qu’il n’ait développé ce concept qu’une dizaine d’années plus tard, et bien qu’à l’époque où il vivait à Sar Luk on ne parlait pas encore constamment de mondialisation, Georges Condominas n’oublie pas un seul instant qu’il a affaire à "des hommes du vingtième siècle, absorbés par un système économique qui couvre la planète".
Aujourd’hui Baap Can, Kröng-le-Bègue, Aan-la-Veuve, le beau Tieng, Bbaang-le-Cerf, Aang-an-Ptyosis, Kröng-Jôong, Kroong-le Borgne, Yaang-l’Entremetteur, Choong-le-Veuf, Ddöi-Dloong-le-Chamane, et tant d’autres tout aussi importants, tout aussi attachants, dont je renonce à rappeler les noms, sont vivants dans notre mémoire à tous, et ils le resteront à l’avenir pour tous ceux qui liront Nous avons mangé la forêt : c’est ce qui fait de ce livre le chef d’œuvre absolu de l’ethnologie française.
Richard POTTIER
Professeur émérite d’ethnologie
à Paris Descartes
membre de l’ex-CeDRASEMI

Inauguration de l'exposition consacrée à l'oeuvre de Condo au Musée d'Ethnographie de Hanoi (2008)

Voir l'ouvrage hommage à Georges Condominas :
http://www.reseau-asie.com/article/publications/ouvrages/georges-condominas-livre-fils-quatre-vents/