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Décès de Pierre Gentelle


Aire géographique culturelle :Chine
Date :04-10-2010

"Salut à toi, Pierre

Pierre Gentelle nous a quittés, et avec lui c’est toute une époque qui disparaît, une époque  d’enthousiasmes et de générosités. Je ne suis pas sûr qu’il ait été le plus lucide d’entre nous mais un des plus généreux, un des plus curieux, certainement. La géographie de la Chine, il la pratiquait avec enthousiasme, mais pour plus de sûreté il était aussi archéologue dans les déserts, un archéologue de passion et de sympathie. Les publics, il les convainquait de penser la Chine et de penser avec les Chinois avec un art d’élocution exceptionnel. Les jeunes, il les accueillait tout naturellement –« on prend un café ? »-, et jamais n’employait d’arguments d’autorité contre leurs inévitables réserves. Quand quelque chose de bien s’organisait, il en était, tout de suite, tout entier, enthousiaste et râleur, comme si le monde recommençait, comme si le CNRS était à refaire. Salut, oui, salut à toi, Pierre."

Jean-Luc Domenach



(Lire d'autres hommages ci-dessous.
)


Pierre Gentelle s'est éteint le 4 octobre 2010, à l’âge de 77 ans. Géographe spécialiste de la Chine et de l’Asie centrale, il était membre de notre réseau depuis plusieurs années et avait fait partie du conseil scientifique.

Jean-François Sabouret et Pierre Gentelle au 2e congrès du Réseau Asie et Pacifique, Paris, septembre 2005.

Entre les ateliers, 1er congrès du Réseau Asie et Pacifique, Paris, septembre 2003


Son enterrement a eu lieu le jeudi 7 octobre à 15h30 au cimetière de Saint Ouen situé 69 avenue Michelet, 93400 Saint-Ouen.




Il écrivait sous le nom de Cassandre sur le site des cafés géographiques.
Pour relire les lettres de Cassandre :
http://www.cafe-geo.net/rubrique.php3?id_rubrique=43 



D'AUTRES HOMMAGES :


Gilles Fumey a préparé, à la veille de Festival International de Géographie à Saint Dié, une lettre pour l'ami Pierre :
http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2032

Lire l'hommage de Lionel Laslaz, Directeur du Département de Géographie de l’Université de Savoie :
http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=2034

Lire aussi l'hommage de son ami Jean-Dominique Merchet de Libération :
http://secretdefense.blogs.liberation.fr/defense/2010/10/

Hommage de Christian Lamouroux & Alain Roux :

Pierre Gentelle ou la fidélité au terrain

(1933-2010)
 
C’est en cet après-midi ensoleillé du 7 octobre, alors que nous accompagnions Pierre Gentelle dans les allées du cimetière parisien de Saint-Ouen vers le carré qui l’attendait, que s’est imposée à nous l’idée de lui rendre hommage. Mêlés à une petite foule de parents, d’amis et de collègues, où des géographes et des archéologues côtoyaient avec nous d’autres corporations moins connues, plus discrètes, nous prenions pleinement conscience que Pierre avait eu une multitude de vies. Elles s’entrecroisaient en chuchotant une dernière fois autour de lui, et son ultime pirouette nous apportait la preuve que nous ignorions finalement qui il avait vraiment été et voulu être. Nous avons donc modestement choisi d’évoquer ici plusieurs des moments partagés avec lui, tant en Chine qu’à Paris, lorsque nous avons travaillé avec le géographe de la Chine, le directeur d’équipe et le président des Amitiés franco-chinoises, le responsable éditorial ou le fondateur des « cafés-géo ».

Universitaire, Pierre Gentelle l’a été très tôt en réussissant l’agrégation de géographie à 26 ans et en entrant au CNRS à 29. L’autobiographie qu’il a laissée dans sa centième « Lettre de Cassandre », le pseudonyme qu’il avait choisi pour tenir son blog sur le site des « cafés-géo », nous parle avec pudeur et humour de sa vie antérieure, du Maroc de son enfance, où il apprit à détester le colonialisme et le mépris des autres, au collège du Prytanée militaire de la Flèche (Sarthe), où il comprit une fois pour toutes que la rigueur de la pensée peut se passer de l’ordre moral. Alors même qu’il négociait un chemin de traverse pour permettre au tout jeune agrégé de partir vers la jeune Chine communiste, la liberté de pensée qu’il avait conquise grâce à ses premiers engagements le poussa à refuser et à abandonner les certitudes du Parti, là-bas comme ici. Son inlassable curiosité pour l’espace du monde se nourrissait de son intérêt pour les hommes ; elle semble avoir guidé ses pas chaque fois qu’il a croisé notre route.

La liberté de découvrir physiquement le monde, le géographe la revendiquait comme l’expression même de sa vocation de chercheur et de sa responsabilité de libre penseur : le devoir d’exercer son métier était en quelque sorte une boussole. En 1974, Pierre Gentelle était revenu à Pékin dans le cadre d’un voyage d’enseignants-chercheurs que dirigeait Jean Chesneaux, et c’est dans une chambre de l’Hôtel de Pékin que je fis sa connaissance avec quelques autres étudiants conviés pour une réunion informelle. Au milieu de questions plutôt convenues et de réponses souvent complaisantes, les remarques de Pierre traduisaient sa défiance vis-à-vis d’une Chine qui hésitait alors à sortir des violences révolutionnaires en maintenant le contrôle de la pensée et des déplacements. Marqué encore par le souvenir du discrédit que les autorités avaient jeté sur son activité de géographe, en tentant d’assimiler à la curiosité malveillante d’un agent spécial son attention pour l’espace et les territoires, il voulait savoir simplement si les étudiants étrangers restaient confinés dans un « ghetto », sans pouvoir sortir des quelques lieux ouverts et attendus. Tandis que la tonalité générale des échanges restait empreinte d’une compréhension toute « révolutionnaire » pour la porte entrebâillée sur le pays, Pierre Gentelle revendiquait obstinément l’ouverture du terrain et le droit d’y travailler. Il venait d’intégrer le laboratoire « Archéologie en Asie centrale : peuplement, milieux et techniques » du CNRS. Là, à l’écart des sinologues, en suivant au plus près l’ancienne Route de la soie, il arpentait l’Asie centrale, de l’Ouzbékistan au Turkménistan, pour revenir jusqu’en Syrie en passant par le Yémen.

Quatre ans plus tard, l’ouverture était cette fois devenue une ligne politique qui s’imposa rapidement aux « Associations d’amitié » avec la Chine. Dès 1978, sans rechigner, avec son sourire charmeur, Pierre avait accepté de débattre ici avec ceux qui, présents autrefois avec lui à Pékin, avaient toléré sans sourciller que les géographes étrangers en fussent bannis. Au cours de cette première table-ronde, fidèle à lui-même, il affirma encore une fois que son métier était de « produire des connaissances » à partir du terrain et non de répéter des vérités venus d’ailleurs. Malicieusement, il faisait sienne la politique défendue alors au sommet de l’État chinois de « chercher la vérité dans les faits ». S’engager à rendre ici l’Asie et la Chine plus présentes, plus complexes, en affaiblissant encore et toujours l’européocentrisme tenace, c’était répondre à sa vocation de savant et agir en éducateur.

Cette action impliquait de s’ouvrir franchement aux autres, sans naïveté mais avec conviction, voire avec la pointe de cynisme de ceux qui ont appris que les idées, même si elles méritent d’être défendues, restent éphémères. La liberté de ton des éditoriaux signés Pierre Gentelle fut à la suite de ce retour aux « Amitiés » un des éléments décisifs de la transformation d’Aujourd’hui la Chine, la revue de l’Association dont il devint le dernier président. En imposant un équilibre naturel entre l’intérêt pour la formidable et permanente transformation du monde et la distance critique qu’appelle tout discours informatif, Pierre travaillait de fait à fédérer les analyses de tous ceux qui s’interrogeaient sur le passé, le présent et l’avenir de la Chine. Tout en s’appuyant sur les visions disciplinaires de ses collègues, sinologues, archéologues ou géographes, il menait un travail incessant et multiforme, fondé sur la volonté de nuancer le regard de chacun, en passant du Proche-Orient à l’Asie centrale et à la Chine. Si ses textes de géographie générale et économique sur la Chine, ses analyses sur ses peuples ou sur les reconfigurations de son territoire en lien avec les défis internationaux que le pays a dû ou a choisi de relever, ont éclairé les candidats aux concours, chacun de nous lui reconnaît le talent d’avoir su juguler les ego de douzaines de chercheurs pour mener à bien des entreprises éditoriales ambitieuses comme L’État de la Chine en 1989. Ce projet novateur s’appuyait, sans sectarisme, sur les contributions de spécialistes unis seulement par leur intérêt pour la Chine et capables d’offrir à un public curieux l’accès aux meilleures informations. Pierre rédigea notamment l'article consacré au territoire chinois et à son évolution dans la durée.

La géographie était alors en crise, menacée qu'elle était de perdre son unité voire même son identité. La géographie physique était attirée vers les sciences dures comme la géologie et la climatologie, tandis que la géographie humaine devenait une science auxiliaire de la sociologie et de la démographie, de l'économie et des sciences politiques ou de l'écologie. Les multiples talents de Pierre au service de l’action avaient fait de lui un des géographes non orthodoxes du Groupe Dupont, réunis annuellement à Avignon en ce début des années 1990. Aux côtés des autres enseignants et chercheurs, il consacrait du temps à redéfinir la géographie, science de l’espace et des territoires, comme une des matrices fécondes des sciences sociales. Il n’est pas interdit de penser que ses expériences franco-chinoises l’avaient intimement convaincu que l’espace permettait de fédérer naturellement le travail de collègues confinés chacun dans un sillon, sans vrai souci de synthèse. Il apprenait donc aux autres ce que le terrain avait enseigné au géographe : savoir analyser les éléments qui se combinaient en configurations changeantes, et restituer ces combinaisons systémiques, en liant la curiosité savante et l’appétit de savoir à la nécessité de faire voir. La carte, grâce aux nouvelles technologies, devenait un moyen de diffusion des connaissances et un outil de recherche incomparable : dans ses conférences,  durant ses séminaires ou ses « chats » brillants sur la toile, Pierre en fit un usage souvent pionnier.

Au-delà de ces entreprises systématiques de diffusion, Pierre s’était longuement intéressé aux aménagements hydrauliques, en passant de réseaux fossiles de canaux d’Asie centrale aux systèmes d’irrigation régulièrement réhabilités en Chine. Il contribuait ainsi à critiquer activement les vieilles lunes du despotisme oriental. Son expérience de ces divers terrains le rendait capable de retrouver les anciennes organisations spatiales dans les paysages actuels, de relier passé et présent dans les cartes qu’il lisait et traçait avec inventivité et rigueur. Le terrain nourrissait ses compétences de géographe et le rendait attentif aux techniques nouvelles, dont les frémissements annonçaient à ses yeux une ère nouvelle pour voir, analyser et transmettre : il domestiquait ces techniques pour rendre l’action sur ses terrains encore plus efficace, plus complète, plus exemplaire ; il en suivait les développements, persuadé qu’elles allaient changer les modes d’apprentissage en donnant aux images une place nouvelle. La technique nourrissait activement l’analyse, comme en témoignent ses multiples articles consacrés à la géopolitique vue d’Asie à La documentation Française ou sa dernière publication, parue en avril de cette année dans Cybergéo: European Journal of Geography. Répondant avec d'autres spécialistes à la question « comment penser la Chine», il s'interrogeait sur l'avenir en n'oubliant pas d'inclure dans sa réflexion les travaux des Chinois eux mêmes, comme Ruan Ming, Zhang Weiwei ou Wu Xingming.

Rien n’illustre mieux la maîtrise de Pierre que l’expérience de recherche menée avec lui sur l’un des deux plus grands canaux creusé par le Premier empereur de Chine, dès le IIIe siècle avant l’ère chrétienne, et régulièrement réhabilité depuis lors. En ce mois de décembre 1995, je rejoignis Pierre, qui depuis 1993 poursuivait ses travaux avec le laboratoire d'archéologie de l'École Normale Supérieure, dans une petite gargote de Sanyuan, une préfecture au nord de l’aéroport de Xi’an où nos hôtes de l’Institut de recherche sur l’histoire de l’hydraulique nous avaient installés le matin même. Il dinait là, fraîchement arrivé de Paris via Pékin, à la veille de notre première enquête sur un terrain qu’il allait découvrir après avoir suivi modestement les séminaires de Pierre-Étienne Will au Collège de France. Le géographe, que les curiosités de deux historiens avaient conduit sur ce site, devint le chef de notre petite équipe, au nom même des craintes qui incitaient encore une fois l’administration chinoise à suspecter la géographie : pour la Direction locale de l’hydraulique et les techniciens de terrain qui accueillaient les trois spécialistes français nous étions devenus officiellement trois experts chargés d’évaluer la désertification dans la région du Shaanxi !
Chaque jour, durant cette semaine, Pierre passa d’une butte à l’autre avec son GPS pour les localiser précisément, il descendait avec agilité dans un lit probablement ancien pour en mesurer le dénivelé, ramassait avec satisfaction quelques tessons en repérant ainsi le cône de déblais laissé là après le creusement ou le curage d’un chenal, trouvait enfin le meilleur angle pour les photos qu’il multipliait avec un de ses derniers appareils argentiques. Contraint par l’obscurité de regagner le dortoir glacé, agacé par une civilité qui imposait de dîner quotidiennement dès 17 h 30, Pierre se détendait en passant du terrain au rapport, qu’il rédigeait chaque soir : l’élaboration des faits observés finit par mettre en doute, sans ménagement, l’hypothèse fantaisiste qui voyait dans la large vallée de la rivière Jing, au débouché de la montagne, le site du plus grand barrage édifié dans le monde antique ; reprenant ses relevés de terrain, Pierre récusait avec tout autant de force les affirmations des techniciens qui avaient de fait renoncé à leur propre expertise pour tenter de confirmer les descriptions qu’ils croyaient retrouver dans les textes prestigieux mais elliptiques des Mémoires Historiques ou de l’Histoire des Han. Le dernier jour, debout au bord de la falaise qui surplombait le lit de la Jing, il expliquait ce qu’il était seul à voir dans le paysage large et majestueux : les rapports anciens entre la rivière et le canal, et la topographie précise de la première prise d’eau.

Aussi insatisfait qu’enthousiaste, il rentra à Xi’an pour une soirée passée dans un restaurant de rue à discuter de l’avenir du projet en buvant des bières autour d’une bassine fumante et épicée de fondue. Pierre avait en tête de revenir cette fois en géographe, avec des cartographes : il promettait des outils inédits, capables de synthétiser les données recueillies et donc de révéler du même coup de nouvelles pistes. Il revint donc l’année suivante et fit reconnaître ses talents au cours d’une conférence prononcée devant un parterre d’ingénieurs et de techniciens, spécialistes du canal et de son histoire. Avec l’aide de topographes, il fit des relevés précis en retrouvant grâce à l’observation des courbes de niveau les traces des aménagements passés des lits de plusieurs rivières. Ses hypothèses et ses graphiques, qui avaient convaincu le maître des lieux, le vieil ingénieur en chef du canal, se retrouve dans l’introduction du premier des quatre volumes qui furent publiés en chinois à la fin du programme, en 2003, à Pékin. C’est cette année-là également que parut Traces d’eau : un géographe chez les archéologues, dans lequel il rendait surtout compte de ses travaux en Asie centrale, et son CD-Rom sur Hong Kong. L’activité de Pierre restait multiple, insaisissable. Elle a pu paraître dispersée à ceux qui ne percevaient pas derrière ses variations et sa mobilité la quête impatiente d'une géographie conquérante, prenant appui sur les technologies les plus en pointe. Cette ambition a pu parfois déboucher sur des raccourcis excessifs ou quelques  affirmations  hâtives : à nos yeux, elle fut et demeure féconde.
Pierre travaillait donc encore beaucoup après qu’il eut obtenu l’éméritat en 1999. Depuis 2001 il consacrait son temps à l’animation du Réseau Asie, créé par le CNRS, la Maison des Sciences de l'Homme (MSH), la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP) et l'EHESS. Il dirigeait également la collection « Asie Plurielle » aux éditions Belin, tout en co-dirigeant la collection numérique et papier « Terre des Villes », conçue en partenariat avec Spot-Image, Belin, et la BnF. Il se tenait toujours prêt à répondre aux sollicitations, d’où qu’elles vinssent. Sa curiosité l’avait incité à aller au devant de celle des autres : c’est pour répondre à ce souci de transmettre qu’il nous avait proposés d’apporter une contribution à ses « Cafés Géographiques ». Nous avions donc accepté de nous attabler devant un verre pour raconter l’expérience du Shaanxi. En compagnie de quelques professionnels de la cartographie et amateurs de cartes réunis dans ce café parisien, chacun avait évoqué la tradition des cartes chinoises et le rôle irremplaçable des synthèses graphiques, que Pierre avait tracées pour nous dans le temps même de l’enquête, avant de réclamer une fois encore des cartes précises de notre terrain. Bien qu’elles fussent toujours obstinément classées « secret défense » à l’heure où les satellites permettaient déjà de compter les passagers d’un camion, il finit par en obtenir, savourant sans doute d’avoir enfin, quelque quarante ans après ses premières tentatives, convaincu ses interlocuteurs qu’il cherchait seulement à comprendre et à penser.

Ces cartes rapportées à Paris, non sans surmonter d’ultimes difficultés, témoignent aujourd’hui de l’entêtement et des convictions de Pierre. Elles attestent pour longtemps son attachement de chercheur à ces objets qui, lorsqu’il n’était pas sur ses terrains, l’aidaient à se préparer à y retourner. Nombreux sont comme nous, tristes de savoir qu’il ne reviendra pas pour les éclairer.

Christian Lamouroux & Alain Roux (« je » renvoie aux souvenirs du premier)









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