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Hommage à Georges Condominas


Annonceur :Antonio Guerreiro
Aire géographique culturelle :Asie du Sud-Est
Date :16-07-2011

Au 06 septembre 2011, article sous presse dans la Lettre d'Eurasie

Nécrologie

 

Georges CONDOMINAS (1921-2011)

Directeur d’études honoraire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), ancien membre correspondant de l’Ecole Française d’Extrême-Orient (EFEO) en Asie du Sud-Est entre 1947 et 1960, ancien membre de l’Organisme de la Recherche Scientifique Outre-Mer (ORSTOM) de1947 à 1960.

 

Avec le décès de Georges Condominas cet été à Paris, après plus d’un an de graves problèmes de santé, c’est un chapitre de la recherche ethnologique française sur l’Asie du Sud-Est qui s’est clos. Son influence qui s’est exercée depuis 1960 dans le cadre de son enseignement à l’EHESS (direction d’études « Ethnologie et sociologie de l’Asie du Sud-Est »), a touché plus de trois générations de chercheurs de différentes disciplines des sciences sociales et humaines spécialisés sur cette aire culturelle (de l’histoire à l’anthropologie, à la linguistique et au film ethnographique…). On rappellera qu’elle s’étend de la Péninsule indochinoise et de la Chine du Sud au Monde malais-indonésien et jusqu’à Madagascar. C’était d’ailleurs son insistance à faire reconnaître les continuités et les variations culturelles au sein de la région Asie du Sud-Est et Monde Insulindien (ASEMI) qui ont permis de la constituer en tant qu’objet scientifique à part entière. Suite à ses recherches menées au Vietnam, au Laos et sur le Cambodge ainsi qu’à Madagascar, outre de nombreuses visites dans la région, de la Thaïlande à la Malaisie, aux Philippines et en Chine – il a pu concevoir une perspective d’ensemble. G. Condominas, à travers son séminaire, lieu de passage obligé, qu’il a maintenu bien après la retraite (1992) jusqu’en 2005-2006, est resté un acteur majeur de la politique de la recherche sur la région en rapport aux institutions qui la soutiennent (CNRS, EFEO, MAE, ORSTOM devenu l’Institut de la Recherche sur la Développement, IRD, universités…). Son caractère consensuel a permis la continuité de la recherche à travers les échanges maintenus dans le cadre de l’EHESS, le grand nombre de thèses de doctorat et de diplômes de l’école, dont il a assuré la direction ou la co-direction, en témoigne. Après la retraite, il a continué à participer à de nombreux jurys de thèse et de diplômes de l’EHESS. 

 

Né à Haiphong, au Tonkin, façonné par le fait colonial dans le Vietnam des années 1920-1940, notamment la découverte de son statut « d’eurasien » et les humiliations qui s’ensuivirent, il gardera une sensibilité à la situation coloniale et aux questions de métissage, qui sont liées. Une perception sans doute accentuée par son long séjour en France, à l’internat du Lycée Lakanal, à partir de 1932. Pendant l’occupation japonaise du Vietnam, suite à son internement dans des camp de prisonniers (nommés avec humour « L’hôtel Mikado » cf. L’exotique est quotidien. Paris, Plon, 1972, pp.71-80), il prend conscience de la violence d’Etat, d’où son aversion à toute forme d’oppression et d’impérialisme. Ayant commencé des études de droit en France à Bordeaux juste avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale – il rentrera au Vietnam au début de l’année 1940. A Hanoi, il terminera sa licence de droit tout en suivant des études aux Beaux-arts. Arrivé de nouveau à Paris, fin 1945, il découvre l’ethnologie notamment à travers les cours de Marcel Griaule, africaniste spécialiste des Dogons, il passera alors un certificat d’ethnologie et une licence de lettres à l’université de Paris, avant de suivre la formation spécialisée au musée de l’Homme (CFRE), en 1946-1947 sous la direction de A. Leroi-Gourhan1.

 

Engagé dans le cadre de l’ORSTOM à une étude des Montagnards dits « proto-indochinois » au Vietnam, il choisit les Mnong Gar du plateau du Darlac, à environ 40 km au Nord-Ouest de la ville de Dalat. Son inclinaison pour la description littéraire – la découverte de l’œuvre de Proust l’avait profondément marqué – épouse l’enquête ethnographique de terrain à travers ses relevés de la littérature orale mnong gar, dits de justice et invocations rituelles, proverbes, qu’il restitue dans son premier ouvrage : Nous avons mangé la forêt de la Pierre-Génie Gôo  (Paris, Mercure de France,1957, 2ème édition 1974).2 Ce livre, unique dans la production ethnographique française des années 1950, avait été salué à l’époque par C. Lévi-Strauss et de nombreux observateurs de la vie littéraire et intellectuelle. L’usage systématique de la photographie, complémentaire du texte, dans l’ouvrage doit être aussi remarqué. L’intimité partagée de l’ethnographe avec les habitants –  nommés et décrits avec précision – du village de Sar Luk au cours d’un cycle agraire de la culture du riz sec (1948-1949), constitue une chronique de la vie villageoise d’une extrême minutie. Elle se déroule au fil des travaux, notamment l’essartage du paddy et les rites associés, les croyances, et les règles de parenté, vécues par les habitants des « longues maisons » qui forment la communauté. Ce livre précurseur rend compte de la réalité autochtone de manière détaillée, tout en décrivant la globalité de la vie sociale mnong.

 

L’exotique est quotidien, publié pour la première en fois en 1965, récit multiple à la fois autobiographique et ethnologique, lui donne l’occasion de dérouler la généalogie de ses origines multiples. D’ailleurs de nombreux passages du livre analysent sociologiquement ses « coordonnées personnelles de métis » avec leurs implications politiques et sociales (L’exotique,1972, pp.14-16, 35-55). Dans cet ouvrage – qui selon lui aurait dû servir plutôt de préambule à Nous avons mangé la forêt – il met directement en rapport sa pratique d’ethnographe ainsi que les raisons profondes de sa vocation d’ethnologue, plus généralement ses intérêts pour les sciences humaines, la littérature et l’art. Dans la postface de 1972, il explicite aussi la notion « d’ethnocide » en rapport à la situation misérable des Mnong Gar, marginalisés et regroupés dans des camps, devenus les  victimes collatérales du conflit sur les hauts-plateaux, pris entre  d’un côté le Vietcong et les forces américaines (Special Forces), et de l‘autre les troupes de l’armée sud-vietnamienne (conghua). Nous lui devons d’ailleurs l’introduction du terme « ethnocide » dans la terminologie anthropologique dans le même ouvrage (1972, p. 469).

 

L’élégance des essais et articles de G. Condominas rassemblés dans L’espace social en Asie du Sud-Est (1980), sa « pluridisciplinarité » au sein d’une ethnologie revitalisée par différents apports des sciences naturelles et de la linguistique sont à souligner, notamment dans le cadre des travaux du Centre de recherches et de documentation sur l’Asie du Sud-Est et le monde insulindien (CeDRASEMI) – fondé avec Lucien Bernot et Henri-Georges  Haudricourt – qu’il dirigera de 1962 à 1986. Dès les années soixante, grâce à son charme, G. Condominas a attiré en France nombre de jeunes chercheurs, originaires des Etat-Unis, du Japon, d’Europe et de pays d’Asie du Sud-Est, qui se sont intégrés dans les programmes du centre. La renommée internationale de G. Condominas, après nombre de séjours dans des institutions universitaires en Asie et aux Etats-Unis, a contribué au rayonnement de la recherche française à l’étranger. En novembre 1972, il est invité à prononcer la Distinguished Lecture au congrès de l’American Anthropological Association (AAA) à Toronto3. Au Japon, il a été même été élu comme président de l’association ethnologique japonaise (nihon minzoku-gakkai) à la fin des années 1980, un cas unique dans ce pays. 

 

Ayant eu la chance de rencontrer G. Condominas – « Condo », pour ses amis, étudiants, et disciples – il y a plus de trente ans à la fin des années soixante-dix, il s’était intéressé à mon projet de thèse sur la notion « de maison » et l’organisation socio-rituelle à Bornéo, qu’il a bien voulu diriger, ainsi il m’a fait découvrir un univers à la fois intellectuel et sensible. Son ouverture, sa liberté de penser aux confins de la littérature et de l’ethnologie, des arts, m’avait ébloui, sans compter son humour et les jeux de mots qui parsemaient sa conversation. Il savait mettre ses étudiants en confiance sans doute, son talent de conteur, au rythme lent, les anecdotes, les faits observés qu’il resituait avec beaucoup de conviction, y étaient pour beaucoup. La silhouette massive de Condo, sa vieille veste de velours et son légendaire chapeau de brousse ne s’oubliaient pas, comme sa voix, au timbre si particulier. En tant que chargé de cours dans le cadre de sa direction d’études à l’EHESS, de 1997 à 1999 – sur les thèmes de « la violence rituelle » et du « droit coutumier » chez les ethnies minoritaires en Asie du Sud-Est –, j’ai eu l’occasion de le connaître plus intimement et d’échanger avec lui, directement ou au téléphone, sur nombre de sujets personnels et  professionnels. Dans sa dernière contribution orale, l’introduction à la journée d’études de la SEEA, sur la notion de « terrain » en anthropologie et ethnologie que j’ai coordonné (cf. « Introduction » in Retour sur le terrain. Nouveaux regards, nouvelles pratiques. Eurasie 20, 2010), il avait évoqué les grandes étapes de son parcours intellectuel au sein de la discipline en rapport avec les conditions de l’enquête de terrain et la théorie anthropologique. C’est à cette occasion, que j’ai pu le rencontrer à nouveau, bien que déjà très affaibli par la maladie, à l’automne 2010 et au début de 2011. Dans cette intervention, il livre aussi les clés de sa pratique d’ethnologue en tant qu’homme : l’émotion, l’empathie et l’attachement, valeurs qu’il pratiquait, y figurent en bonne place.

 

L’œuvre de Georges Condominas reste d’actualité, notamment à travers son attachement à la préservation du patrimoine ethnologique, matériel et immatériel en Asie du Sud-Est. Au cours des années 1990-2000, il s’est engagé auprès de l’Unesco dans les débats autour de la notion de patrimoine immatériel4. Enfin, l’exposition-hommage, présentant une sélection de ses collections ethnographiques mnong au Musée du quai Branly, a coïncidé avec l’ouverture du musée en juin 20065. Outre les objets ethnographiques, elle s’appuyait sur différents matériaux décrivant le village de Sar Luk, héros du livre éponyme : cahiers de terrain, textes, photos, films. Elle a été présentée ensuite, sous la forme d’une rétrospective, à Hanoi au Musée d’ethnographie du Vietnam en 2007. D’ailleurs la création de ce musée doit beaucoup à la participation de G. Condominas, au côté de C. Hemmet, dans le cadre de la coopération française au Vietnam. Le succès de ces expositions ont montré avec brio la pertinence d’une approche muséale à vocation ethnographique et didactique.

 

A. Guerreiro

Chercheur ;
IRSEA-CNRS UP Marseille
SEEA, musée du quai Branly Paris


 

 

 

 







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