La collection "Réseau Asie" apparaît dans la presse. Voici les articles que nous avons relevés à propos de ses ouvrages.
Le Journal du CNRS
n°246-247, juillet-août 2010
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| 3 questions à... Nayan Chanda |
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Cette somme critique passionnante, dont le titre français évoque la première phrase de l'Évangile de saint Jean, montre que notre mondialisation, que l'on croit récente, existerait "de toute éternité". Pouvez-vous en donner rapidement la genèse?
La mondialisation a la même origine que l'humanité. Elle a démarré il y a 50 000 ans au moins, quand Homo sapiens aquitté l'Afrique pour se diriger vers le nord, avec pour motivation d'aller ailleurs vivre mieux, sinon survivre. C'est la même motivation qui pousse des milliards de gens aujourd'hui à voyager, communiquer et à utiliser les produits d'ailleurs. À travers mes recherches, j'ai constaté qu'il existait quatre motivations principales derrière la création de notre monde hyperconnecté : celle des commerçants, qui quittaient leurs lieux de naissance pour échanger des produits et en gagner des bénéfices, celle des prêcheurs, voyageant très loin pour convertir d'autres mondes, celle des aventuriers, voulant découvrir de nouveaux territoires et richesses, et celle des guerriers, à la conquête de nouvelles terres et de nouveaux sujets. Ma définition de la mondialisation diffère donc de celle de la Banque mondiale, qui avance des termes purement économiques, car il est évident que les connexions créées par ces quatre acteurs ont produit la vie sociale et culturelle d'aujourd'hui et pas seulement le commerce. Cependant, ces quatre catégories ne se sont pas figées. Les nouveaux marchands ne voyagent plus à dos de chameaux, ils exportent des marchandises par containers. Greenpeace ou Amnesty International sont des exemples de prêcheurs actuels. Les explorateurs Marco Polo et Ibn Battuta se sont transformés en millions de touristes et d'émigrés qui traversent le monde en créant de nouvelles connexions. Quant aux campagnes impériales du passé, elles ont cédé la place à des campagnes semblables à l'invasion de l'Irak ou de l'Afghanistan et aux terroristes qui attaquent le World Trade Center, conflits qui ont encore plus connecté entre eux des habitants des quatre coins du monde : quand George Bush se préparait à attaquer l'Irak, il y a eu le même jour des manifestations contre la guerre par six à dix millions de gens dans soixante pays !
Une telle densification de l'interconnexion entraîne-t-elle autant de bénéfices que de préjudices?
Oui, car aujourd'hui on vit mieux, on meurt moins d'épidémies, et la moitié de la population mondiale peut communiquer. Mais l'extrême proximité des hommes dans le temps et l'espace provoque des problèmes. La recherche du profit a augmenté la vélocité des transmissions en même temps que la visibilité en temps réel des problèmes engendrés. Des milliers de Sénégalais séduits par l'image de l'Occident sur leurs écrans s'élancent dans des bateaux pour les Canaries - le mot d'ordre dans les bidonvilles de Dakar est « Barça ou Barsax! » ({« Barcelone ou la mort! »). Par ailleurs, alors que la prospérité du monde occidental est plus visible que jamais, les barrières qui opposent entre eux les nouveaux aventuriers-émigrants augmentent, créant germes de tensions et conflits nouveaux.
Votre dernier chapitre s'intitule « Ce qui nous attend ». Quel est le danger aujourd'hui?
La mondialisation existe et ne peut être renversée, parce qu'elle est engendrée parle désir et les craintes de millions de gens. Mais l'information qui nous entoure et nous relie va plus vite que le corps humain et certainement que le corps des sociétés : le grand danger est de perdre le contrôle. Il est donc capital que nous travaillions ensemble, en restant attentifs à l'excès de souveraineté de certains États, parce que, cette fois, nous sommes tous liés – et en temps réel !
Propos recueillis par Anne Loutrel
Courrier International Hors-série
n°31, mars-avril-mai 2010
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Bibliographie
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Publié à titre posthume, cet ouvrage d'un des plus grands penseurs japonais permet de saisir le rapport que les Japonais entretiennent avec le temps et l'espace.
OVNI
n°666, 1° décembre 2009
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Notes de lecture
Une extraordinaire plongée dans la culture japonaise
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Katô Shûichi a, on l'a souvent dit, été l'un des Japonais qui a le mieux contribué à faire connaître le Japon et sa culture à travers le monde. Il aimait à rappeler qu'il avait passé près de la moitié de sa vie à l'étranger à étudier ou enseigner dans les universités allemande, canadienne ou française. Son Histoire de la littérature japonaise (3 volumes, Fayard-Intertextes, 1985-1986) lui avait permis d'introduire auprès du public occidental la richesse de la littérature de son pays, rappelant au passage que “dans l'histoire littéraire japonaise, il n'est jamais arrivé qu'une seule forme, qu'un seul style occupent le devant de la scène à une époque donnée pour être remplacés par une forme nouvelle à l'époque suivante. Au Japon, le nouveau ne remplace pas l'ancien, mais s'y greffe”. Une chose évidente pour les Japonais, mais qui ne l'est pas pour les lecteurs étrangers habitués à voir telle ou telle forme prendre le dessus sur une autre, en la reléguant aux oubliettes.
Mais Katô Shûichi n'écrivait pas, sauf lorsqu'il le faisait directement dans une autre langue, pour des lecteurs étrangers. Il s'adressait avant tout à ses contemporains japonais avec la volonté de leur expliquer de façon pédagogique l'évolution de leur pays et la nécessité de l'adapter pour qu'ils puissent “surmonter [leur] syndrome de fermeture”, comme il l'avait affirmé dans Caractéristiques fondamentales de la société et de la culture japonaise, texte traduit par Yves-Marie Allioux et paru dans Cent ans de pensée au Japon (2 volumes, Philippe Picquier, 1996). Pour cet homme qui a vécu longtemps en dehors des frontières de l'Archipel, les questions relatives au Japon, à sa place dans le monde et à la manière dont il est perçu ont occupé une place importante dans sa réflexion et les écrits qui en ont découlé. Mais ce qui le distingue d'autres auteurs qui ont aussi pensé le Japon, c'est sa capacité à mettre en perspective la culture de son pays grâce aux connaissances acquises au cours de ses nombreux séjours à l'étranger.
C'est ce qui ressort de la lecture du dernier ouvrage publié par Katô Shûichi avant sa mort. Le Temps et l'espace dans la culture japonaise traduit par Christophe Sabouret (CNRS Editions, 2009) illustre parfaitement le cheminement de sa pensée et de son désir d'aider les Japonais à comprendre pourquoi ils ont cette tendance à l'isolement, pourquoi ils sont enclins à oublier le passé, surtout celui qui dérange, pourquoi ils sont en mesure de s'adapter rapidement à une nouvelle situation et qu'ils ont tendance à se laisser surprendre par les événements. Pour tenter de répondre, katô Shûichi évoque l'important de “l'ici et du maintenant” dans la culture japonaise. “Il existe dans la société japonaise et à tous les niveaux une tendance forte à vivre dans le présent, en laissant filer le passé et s'en remettant pour le futur au sens du vent du moment. La signification des événements du présent ne se définit pas dans le rapport avec l'histoire du passé et avec les objectifs du futur, mais se détermine par elle-même, indépendamment de l'histoire ou des objectifs”, explique-t-il dans le prologue. Pour étayer ses propos, il prend des exemples dans la langue japonaise, dans la littérature ou encore dans la musique. Il fait ainsi une brillante démonstration des particularités japonaises.
L'obsession de l'ici et du maintenant s'exprime aussi dans “la ‘tendance générale’ au conformisme. Celle-ci consiste pour la majorité des membres d'un groupe à se diriger dans une direction déterminée”. Mais cela n'est pas sans risque, car le Japon a bien du mal à anticiper les changements extérieurs. Il les subit, car son approche se limite à “une réaction à la situation actuelle” et à une absence d'initiatives prises de lui-même. En cette période de mondialisation, c'est un point essentiel. Si l'ouvrage a suscité des réactions parfois agacées de lecteurs japonais, il offre aux lecteurs étrangers la possibilité de plonger dans les profondeurs de la culture nippone sans que cela soit rébarbatif. Au contraire, il y a dans l'expression de la pensée de katô une clarté que la traduction de Christophe Sabouret a su restituer. Un livre qui doit figurer dans votre bibliothèque si vous prétendez vouloir mieux connaître le Japon.
Claude Leblanc
Manière de voir,
Le Monde diplomatique
n° 105, juin-juillet 2009 |
| Modernisations |
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Nakae Chomin, Dialogues politiques entre trois ivrognes, CNRS Editions, Paris, 2008. Cette satire politique, écrite en 18887 et devenue depuis un classique, met en scène trois personnages incarnant différents courants de pensée, qui s'affrontent autour de l'idée qu'ils se font du Japon et du modèle de développement qu'il doit suivre. Elle témoigne des débats qui animèrent le pays au cours de la révolution Meiji, tiraillé entre le mouvement démocratique et le camp nationaliste.
Diplomatie magazine
n° 37, mars-avril 2009
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| La Méditerranée asiatique |
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La Méditerranée au XIVe siècle, un modèle pour comprendre l'Asie de l'Est du XXIe siècle ?C'est la thèse de François Gipouloux dans cette somme ambitieuse qui bouscule les représentations dominantes, avec pour illustration l'un des grands poumons de l'économie mondiale, un espace maritime bordé de villes-États, de pôles industriels et de places financières : la Méditerranée asiatique, de Vladivostok à Singapour en passant par la mer Jaune et la mer des Célèbes Un modèle géographique et institutionnel innovant, qui se caractérise par l'autonomie des centres urbains, une souveraineté diffuse et des pratiques d'affaires communes. Aspirée par la dynamique à l'œuvre dans ce corridor maritime, la Chine bascule lentement de son assise continentale, collectiviste et autarcique, vers l'Asie maritime, ouverte et commerçante. Elle réactive ainsi une tradition éteinte depuis la fin des grandes expéditions qui, au début du XVesiècle, avaient conduit les flottes chinoises sur les côtes de l'Afrique. Une étude fondamentale, dans la tradition des grands travaux de Fernand Braudel.
Les Cahiers pédagogiques
n°471, mars 2009
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| L'école japonaise sans stéréotypes |
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On sait bien que la confrontation d’un système avec un autre fait bien ressortir leurs spécificités. C’est un des mérites de ce livre qui présente plusieurs facettes de la comparaison entre l’éducation en France et au Japon.
Regards croisés entre les deux systèmes sur « gratuité républicaine et services payants » où J.-F. Sabouret développe les arguments qu’il énonce dans l’entretien [qu'il a accordé aux Cahiers pédagogiques] :
- Aperçus sur la profession enseignante.
- Examen des différentes politiques adoptées dans les deux pays concernant la violence scolaire, l’intégration et le multiculturalisme, le handicap.
- Points de vue sur les différences culturelles entre Japon et France (l’éducation morale, les différences filles-garçons...).
À noter parmi les auteurs français : Christian Forestier, Hervé Hamon, Emmanuel Davidenkoff et Christian Baudelot.
Le Monde
26 mars 2009
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| Le retour des empires flexibles |
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La mondialisation fait partie de ces phénomènes dont on a l'impression qu'ils sont sans précédent. Dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, en 1949, Fernand Braudel (1902-1985) montrait que l'espace se définissait plus par des flux marchands que par le contrôle des territoires. A la lumière de cette idée forte, François Gipouloux renouvelle l'approche du retour en force de l'Asie dans le jeu mondial. Il relativise la mondialisation en la plaçant dans une continuité historique et met à mal un européocentrisme tendant à voir en Asie un simple contre-point de l'Europe.
Il ne s'agit pas pour l'auteur de La Méditerranée asiatique : villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIe-XXIe siècle de plaquer sur l'Asie la thématique braudélienne mais d'en retirer "la puissance métaphorique". Il entend ainsi montrer comment s'est constitué un corridor maritime articulé sur les bassins interconnectés des mers du Japon, de Chine et des Célèbes en "reliant entre eux des éléments dont la chaîne de connexion semblait rompue".
L'approche avait des précurseurs. Mais François Gipouloux est original en ce qu'il inscrit l'Asie de ce début du XXIe siècle dans des temporalités croisées entre micro-histoire et Histoire. En basculant de son assise continentale, autarcique, vers l'Asie maritime, la Chine renoue par exemple avec la tradition des grandes expéditions maritimes jusqu'à l'Afrique de l'Est.
L'auteur évite le travers du brasseur d'idées surfant sur l'Histoire pour construire pied à pied la généalogie des deux phénomènes majeurs de l'émergence de l'Asie contemporaine : la diffusion du modèle d'industrialisation japonais à la faveur des délocalisations provoquées à partir de 1985 par la flambée du yen, et l'irruption de la Chine dans l'économie mondiale. Il met en lumière la cohérence de vastes zones économiques transnationales aux maillages multipolaires dans lesquelles l'Etat-nation n'est plus le fil conducteur.
La mondialisation, estime-t-il, favorise le retour des "empires flexibles" qui jouent de réseaux dont les noeuds stratégiques sont les puissances financière et technologique et dont les flux échappent aux outils statistiques conçus pour les espaces nationaux. Une problématique étayée de sources chinoises et japonaises qui, évitant les envolées visionnaires, aide à comprendre ce qui se joue dans cette Méditerranée asiatique.
Philippe Pons
L'Expansion
n°738, février 2009
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| Leçon du Japon |
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L'auteur est l'un des plus grands classiques de la pensée politique au Japon. Et celui qui a réfléchi sur le passage de son pays à la modernité.
L'OURS
n° 385, février 2009
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| Kôtoku, l'impérialisme et la mort |
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Pour la première fois, le livre le plus connu de Kôtoku Shûsui est traduit dans une langue occidentale. Une copieuse introduction de Christine Levy permet de resituer l'ouvrage dans son contexte politique. En fait, il s'agit du premier livre écrit sur l'impérialisme, publié en 1901, quinze ans avant le célèbre L'Impérialisme, le stade suprême du capitalisme de Lénine, à un moment où la formation des impérialismes occidentaux est dans sa période d'achèvement. 1901, c'est l'année de la création du Parti social-démocrate japonais, dont Kôtoku fut l'un des fondateurs.
Lors de l'époque Meiji, quand, sous l'impulsion de l'Empereur Mutsu Hito, le Japon s'arracha à la féodalité du Shogunat, et s'ouvrit à la Modernité, le jeune Kôtoku adhère au Jiyu-tô, le Parti de la Liberté, et fait la rencontre de celui qui deviendra son maître, Nakae Chômin, le grand penseur du Meiji. Mais l'opposition de gauche, majoritaire lors des premières élections générales de 1890, fut incapable de s'unir et le gouvernement resta aux mains des oligarques. Devenu journaliste, Kôtoku évolue de plus en plus vers la gauche après la guerre sino-japonaise, et surtout lorsqu'à la fin du siècle, le Japon participe à la répression des Boxers, lors de la main mise sur la Chine des grandes puissances occidentales. C'est en 1900 que s'opère une rupture radicale : après avoir reproché au gouvernement japonais de n'avoir pas su représenter les intérêts des pays asiatiques face aux prédateurs Européens, et avoir au contraire, fait cause commune avec eux, il opte pour un pacifisme intégral et critique l'impérialisme en bloc, qu'il soit occidental ou japonais. Ce livre fait désormais de lui une des cibles prioritaires de la répression. Ayant évolué vers l'anarchisme, impliqué dans une affaire de complot contre l'Empereur, Kôtoku sera exécuté en 1911, à l'issue d'un procès à huis clos. Dès lors, la montée irrésistible du militarisme nippon efface le nom et l'œuvre de Kôtoku, et L'Impérialisme n'était toujours pas réédité au début des années 1950.
Ce qui frappe à la lecture, c'est que l'auteur se situe à cheval entre le courant démocratique japonais et la rencontre de la social-démocratie allemande, avec des références assez hétéroclites. C'est ainsi que, dans ses remarques préliminaires, il évoque aussi bien Tolstoï et Zola que Bebel ou le démocrate américain Bryan, concluant avec modestie qu'il n'a pas « signé cet ouvrage comme auteur, me considérant même comme commentateur ».
Un anti-impérialisme éthique
Les différences avec les analyses marxistes européennes sont très nettes. La lutte contre l'impérialisme ne repose pas en effet sur le thème de la solidarité entre classes ouvrières de l'Asie. Dans l'archipel nippon, on n'a pas connu les luttes communes entre ouvriers de pays différents, ni les contacts entre organisations ouvrières, comme ce fut le cas en Europe. En 1901, 155 Coréens résidaient au Japon, les ouvriers chinois étaient surtout présents parmi les dockers, et s'il y eut émigration japonaise en Chine ou en Corée, elle ne venait pas de la classe ouvrière. C'est donc, avant tout, sur une éthique politique que se fonde la position anti-impérialiste de Kôtoku. Les éléments qui fondent la civilisation moderne sont la liberté, la justice, l'amour universel et l'égalité. Et c'est à ce niveau que s'opère une rupture avec la pensée confucéenne, dans laquelle le jeune Kôtoku fut pourtant élevé. Il n'y a pas, au fond de l'homme, une bonne nature dont il faut extraire l'essence en éradiquant les défauts ou les vices qui l'auraient étouffée. Mais l'homme vit un processus historique qui l'éloigne peu à peu de la barbarie des origines, où « les deux sentiments d'amour et de haine se sont noués réciproquement comme dans une corde. » Par le progrès, l'homme accomplit une démarche qui lui permet d'accroître ses connaissances intellectuelles et de goûter au bonheur que lui procurera son perfectionnement moral.
Sans cesse, le militarisme se voit conférer l'épithète de « bestial ». L'impérialisme entraîne une régression, et Kôtoku refuse de considérer que le militarisme s'inscrirait dans la grande tradition de l'honneur et du courage si chers aux Japonais. Zola, se dressant en homme seul pour défendre Dreyfus, a autrement plus de courage que les militaires aboyant en meute pour déchirer un innocent ; et la guerre est à l'opposé des duels, car « aucun honneur n'y est engagé, les buts sont corrompus et les moyens vils ».
À la différence de Jaurès, Kôtoku englobe le patriotisme dans sa critique de l'impérialisme. Le patriotisme n'est qu'une « superstition », un sentiment « bestial » lui aussi, et l'amour du pays ne peut naître que de la détestation des autres nations Rien n'est plus néfaste que la prétendue « union sacrée » que l'on prône à un pays engagé dans un conflit. Après la guerre, si l'industrie et l'agriculture sont touchées par le marasme, les capitalistes ont-ils le moindre mouvement de « compassion » pour les pauvres qui se battaient à leurs côtés ? D'où la dénonciation de cette fausse fraternité qui naîtrait des combats : « Quand une barque affronte la tempête, les ennemis deviennent frères, mais qui ferait l'apologie d'une telle fraternité ? »
« La faillite suit le drapeau »
Mais on aurait tort de réduire l'analyse de Kôtoku à ce seul aspect moral. Kôtoku examine, avec pertinence, les aspects économiques du problème. En précurseur, il dénonce la tendance de l'impérialisme à détruire plus qu'à produire, et la justification de l'expansion impérialiste par la perspective d'un développement économique n'a pas de sens. L'Angleterre est le premier client commercial de l'Allemagne, celui-ci, le troisième client de l'Angleterre. Que peut apporter un conflit entre eux ? « Si l'on nous expliquait qu'un commerçant essaie d'augmenter son chiffre d'affaires en tuant ses clients favoris pour s'accaparer leurs fortunes, qui pourrait s'empêcher-d'en rire ? » Ce ne sont ni les victoires ni les conquêtes qui assurent la prospérité d'une nation et, après 1870, les milieux d'affaires ont plus prospéré en France qu'en Allemagne. La conclusion est cinglante : « Quelqu'un a dit : “Le drapeau suit le commerce.” Ce que prouve l'Histoire c'est, au contraire, que la faillite suit le drapeau. »
Quant à l'argument, très écouté au Japon, selon lequel la conquête d'un « espace vital » conjurerait le risque d'une surpopulation, l'auteur lui fait un sort en rappelant que l'immigration n'est pas liée, loin s'en faut, à la conquête impérialiste.
Kôtoku implique donc le Japon dans le réquisitoire implacable qu'il lance contre l'Impérialisme; C'est d'ailleurs ce qui lui coûtera la vie. Pourtant, il est beaucoup moins agressif vis-à-vis de l'Empereur lui-même : « L'Empereur du Japon, à la différence du jeune Empereur d'Allemagne, n'aime pas la guerre et respecte la paix. » Et : «Je pense que si nos soldats, d'eux-mêmes, disaient vouloir se battre pour l'humanité et la justice, l'Empereur les approuverait. » Ce ne sont pas des paroles de flagornerie, mais les propos d'un militant de gauche qui n'a pas oublié que l'entrée du Japon dans la modernité a été initiée par l'empereur Meiji contre le régime des féodaux.
On découvre, avec intérêt, ce livre du début du XXe siècle, qui a des résonances prophétiques, quand on y lit par exemple : « L'impérialisme grandit le pays, mais rapetisse ses habitants. »
Claude Dupont
Dans la même collection : NAKAE CHÔMIN, Dialogues politiques entre trois ivrognes, CNRS éditions, 2008, 172 p, 25 € (Nakae Chômin (1841-1909) est présenté comme le Rousseau de l'Orient, « le texte essentiel qui anticipe les débats politiques du Japon moderne ») ; FUKUZAWA Yukichi, Plaidoyer pour la modernité. Introduction aux œuvres complètes, CNRS éditions, 2008, 148 p, 25 €.
La lettre de la bibliothèque
(Maison de la culture du Japon à Paris)
n°29, février 2009
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Hommage
Trois penseurs du Japon moderne |
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Fukuzawa Yukichi, Nakae Chômin et Kôtoku Shûsui... des noms qui marquent les esprits en cette fin de 150e anniversaire des échanges franco-japonais. Ce sont trois figures majeures du Japon de l'époque Meiji (1868-1912) ; trois hommes qui ont changé, grâce à leurs écrits et leurs positions courageuses, le visage culturel de leur pays au moment où celui-ci s'ouvrait au monde, se cherchant sur les chemins d'une modernité nouvelle.
Le premier, Fukuzawa Yukichi (1835-1901), est considéré par ses compatriotes comme le bâtisseur de la nation japonaise moderne, les billets de banque portant son effigie en témoignent aujourd'hui. Ennemi juré des xénophobes qui tentèrent de l'assassiner à plusieurs reprises, il était fervent partisan de l'ouverture du Japon à l'Occident.
Le second, Nakae Chômin (1841-1909), n'est ni plus ni moins que le « Rousseau japonais ». Traducteur du Contrat social et fondateur d'une école d'études françaises, il était l'un des chefs de file du Mouvement pour la liberté et les droits civiques (Jiyû minken undô). Il participa activement aux débats politiques et démocratiques de son époque.
Quand au troisième, Kôtoku Shûsui (1871-1911), il est la figure emblématique du mouvement socialiste et anarchiste au Japon. Son nom reste associé à l'« affaire de crime de lèse-majesté », vaste complot qui, en 1910, visa l'empereur.
Les Éditions CNRS et le Réseau Asie nous offrent, pour la première fois en français, les essais fondateurs de ces trois francs-tireurs – dûment traduits, présentés et annotés – afin de mieux comprendre la richesse des débats qui animaient le Japon à l'aube du XXe siècle.
Racha Abazied
OVNI
n°646, 15 janvier 2009
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Histoire des idées
Les prémonitions de Kôtoku Shûsui
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La course à la puissance dans laquelle s'est engagé le Japon à la fin du XIXe siècle pour éviter de subir le même sort que son voisin chinois et remettre en cause les traités inégaux imposés par les Occidentaux au milieu du même siècle a débouché sur une catastrophe à la fois pour l'Archipel lui-même et une grande partie du continent asiatique. Au cours de ces folles années qui ont vu le pays du Soleil-levant écraser la Chine (1894-1895), défaire la Russie (1903-1905), annexer la Corée (1910) et envahir une nouvelle fois la Chine (1931), le militarisme s'est enraciné comme une mauvaise herbe. Celle-ci a fini par s'étendre à l'ensemble du champ faute de ne pas avoir été arrachée à temps. Pourtant, les Japonais avaient été prévenus. Certains intellectuels comme Kôtoku Shûsui, figure emblématique du mouvement socialiste et anarchiste au Japon, ont tiré le signal d'alarme, mettant en garde la population contre le patriotisme "dont la nature réelle n'est autre que la haine, le mépris, la vanité" et l'impérialisme qui "au lieu de faire avancer notre pays, n'entraîne que régressions". Contrairement à une idée en vogue à l'époque selon laquelle "l'expansion territoriale servirait l'intérêt des peuples", Kôtoku Shûsui dénonce "une minorité de la population, constituée de militaires, de politiciens, de capitalistes, qui sacrifie le progrès, les intérêts et le bonheur de la majorité du peuple" dans un texte publié en avril 1901 et qui fera date : L'Impérialisme, le spectre du XXe siècle (Nijûseiki no kaibutsu : teikokushugi).
Enfin traduit plus d'un siècle après sa parution, cet essai est une des œuvres clés dans l'histoire des idées au Japon. Il illustre parfaitement le désir d'une frange de la jeunesse lettrée nippone d'éviter les pièges liés à l'ouverture tous azimuts du pays à l'influence occidentale. Comme le rappelle Christine Lévy dans son excellente introduction, la réflexion menée par Kôtoku est le résultat de ses lectures d'auteurs étrangers entre 1898 et 1900 et de ses observations sur la façon dont le Japon évolue "au cours de cette sainte époque de Meiji". Il sent que son pays emprunte une route dangereuse et qu'il doit entreprendre une réforme radicale de la société pour éviter le pire. L'auteur paiera en définitive de sa vie cet engagement en 1911. Considéré comme le chef de file d'un complot contre l'empereur, il fut arrêté et exécuté
Sa fin tragique a coïncidé avec la mise en application des ambitions territoriales japonaises: l'annexion de la Corée en 1910 et le musèlement de toutes les voix contestataires dans les années qui suivirent. L'ouvrage de Kôtoku ne sera réédité au Japon qu'en 1952, c'est-à-dire à la fin de l'occupation américaine au cours de laquelle eut notamment lieu la "purge rouge" (reddo pâji) en 1950. A cette époque, plus de 10 000 personnes avaient été inquiétées ou arrêtées pour leurs sympathies communistes. Voilà pourquoi on ne peut que se féliciter de pouvoir lire en français ce classique de l'histoire des idées politiques dont certains passages méritent d'être relus et commentés en ces temps où l'impérialisme est toujours d'actualité au XXIe siècle.
Parallèlement à la publication du texte de Kôtoku Shûsui, il faut saluer l'initiative de CNRS Editions d'offrir aux lecteurs francophones deux autres œuvres importantes et caractéristiques de l'époque : Dialogues politiques entre trois ivrognes (Sansuijin keirin mondô) de Nakae Chemin et Plaidoyer pour la modernité de Fukuzawa Yukichi. Le premier traduit également par Christine Lévy et Eddy Dufourmont met en scène l'affrontement entre le mouvement démocratique et le camp nationaliste. Les trois personnages y incarnent cette polémique toujours actuelle : le Gentleman occidentalisé, apôtre du pacifisme, le Vaillant guerrier, champion de l'expansionnisme et le Professeur, arbitre de la dispute. Le second ouvrage est comme son titre l'indique un livre qui explicite les raisons pour lesquelles le Japon d'alors devait accepter le changement.
Claude Leblanc
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