Encre de Chine
" Il y a presque un siècle déjà, la découverte des grandes traditions dramatiques et chorégraphiques de l’Asie – à côté d’un retour sur les traditions du théâtre médiéval et élisabéthain – a fécondé la réflexion et la pratique de ces rénovateurs du théâtre occidental que furent Craig, Yeats, Artaud, Meyerhold, Brecht, Claudel, pour ne citer qu’eux. Et leur a donné des outils pour battre en brèche la tradition naturaliste alors dominante sur les scènes occidentales. (...)
La Chine est devenue la troisième puissance mondiale, son cinéma occupe une place de premier plan, ses auteurs contemporains sont traduits et, dans la foulée de ce nouvel intérêt, des publications plus « spécialisées » en direction d’un plus large « cercle des connaisseurs » deviennent possibles. (...)
Lire, mettre en scène, voir les pièces de Guan Hanqing, en nous renvoyant à ce que nous avons de commun et à tout ce qui nous différencie, nous fait remettre en cause bon nombre de nos idées reçues. D’abord, celles que nous avons sur la Chine. Il y a bien un « monde chinois » produit d’une expérience collective, sociale, politique, mentale particulière, un monde qui a pensé l’homme dans son rapport aux autres et avec l’univers de façon différente qu’en occident. Et pourtant Guan Hanqing nous fait aussi voir et entendre que cette prétendue altérité radicale du « monde chinois », de sa pensée et de son système de valeurs – ces fameuses « valeurs asiatiques » dont se prévaut aujourd’hui le gouvernement chinois pour justifier le concept « d’illiberal democracy » et réfuter l’universalité de certains droits humains -, est un mythe. (...)
C’est justement le rapport à l’autorité, à la loi, la question de la légitimité du pouvoir, quel qu’il soit, celui de la tradition, celui du riche sur le pauvre, du préfet sur ses administrés, du juge sur le justiciable, des hommes sur les femmes, qu’examine, tourne, retourne, interroge tout le théâtre de Guan Hanqing. (...)
Ce qui fait le meilleur de la tradition confucéenne - la conviction que la nature humaine est perfectible, que l’homme est fait pour vivre en société, le souci de la discipline personnelle, le respect des autres, le goût de l’étude, le sens de l’intérêt général - tout cela met les mœurs et l’éducation à la base de l’ordre politique. Il s’agit du coup beaucoup moins de réprimer que de prévenir..."
Michèle Raoul-Davis
Extrait de l’éditorial du numéro 186/187