Sommaire
In memoriam
T.V. Gopal Iyer (par Jean-Luc Chevillard)
Pierre-Bernard Lafont (par Gérard Fussman)
Articles
Pierre lachaier
Cérémonies d’hommage à Sarasvatī et aides à l’éducation chez les Lohāā de Pune
François Lagirarde
Temps et lieux d’histoires bouddhiques : à propos de quelques « chroniques » inédites du Lanna
Pierre Bâty
Les couteaux angkoriens de Trapeang Thlok et de Prasat Trapeang Ropou
Éric Bourdonneau
Réhabiliter le Funan. Óc Eo ou la première Angkor
John R. Finlay
The Qianlong Emperor’s Western Vistas: Linear Perspective and Trompe l’Oeil Illusion in the European Palaces of the Yuanming yuan
Sem Vermeersch
Buddhist Temples or Political Battlegrounds? Kaesŏng Temples in Relation to Court and aristocracy
Imre Hamar
The Manisfestation of the Absolute in the Phenomenal World: Nature Origination in Huayan Exegesis
Chroniques
De loin, de près : chronique des études pallava III (par Emmanuel Francis, Valérie Gillet et Charlotte Schmid)
Atelier sur la Niśvāsatattvasahitā, le plus ancien tantra śivaïte conservé (par Dominic Goodall)
Les conférences de Siem Reap (par Christophe Pottier)
Conférences académiques franco-chinoises « Histoire, archéologie et société »
Centre EFEO de Pékin (2005-2007) (par Marianne Bujard)
Comptes rendus
Résumés
Pierre LACHAIER
« Cérémonies d’hommage à Sarasvatī et aides à l’éducation chez les Lohāṇā de Pune »
Depuis les années 1970, les deux associations de Pune des sections locales hālāi et kacchī de la caste des Lohāṇā ont encouragé leurs jeunes membres à poursuivre leurs études en leur accordant une aide croissante. Après avoir brièvement décrit les cérémonies de distribution des prix qu’elles organisent solennellement en hommage à la déesse des arts et du savoir Sarasvatī, nous analyserons comparativement leurs programmes d’aide à l’éducation sur une période d’une trentaine d’années. Puis, nous procéderons à une analyse quantitative des résultats scolaires et universitaires obtenus à l’aide des données fournies dans les trois recensements que ces sections ont chacune compilés pendant cette période.
François LAGIRARDE
« Temps et lieux d’histoires bouddhiques : à propos de quelques ―chroniques inédites du Lanna »
La littérature du Nord de la Thaïlande (le Lanna), conservée sous la forme de manuscrits dans les monastères de la région, est riche et variée. Avec deux ou trois cents titres encore mal connus et fort loin d’être publiés, les tamnan ou chroniques traditionnelles en constituent l’un des genres principaux. Ce genre demeure difficile à caractériser, malgré de nombreuses tentatives, car il englobe les véritables chroniques officielles, les annales religieuses, les récits édifiants composés autour de la fondation de sites bouddhiques et les histoires merveilleuses de toutes sortes. À l’évidence, les « auteurs-compilateurs » de ces textes n’ont pas cherché à distinguer entre mythe et histoire.
En prenant pour exemple plusieurs chroniques inédites, l’auteur de cet article tente de montrer tendances et constantes qui fixent les contours du genre tamnan. Il s’agit essentiellement d’un cadre temporel et géographique établi par la tradition bouddhique dont le texte est une répétition rituelle mais modulable. À l’intérieur de ce cadre sont exposés des séries d’événements réels ou imaginaires, vécus, craints ou souhaités par le « chroniqueur » qui construit alors son récit original.
L’analyse est ici essentiellement philologique mais l’auteur signale que les textes de tamnan ne peuvent être véritablement compris sans tenir compte de l’usage social qui en était fait : si quelques chroniques politiquement utiles (que ce soit au « prince » ou aux dignitaires religieux) réclamaient des comptes rendus factuels pour une lecture technique légitimisante, la grande majorité des textes de tamnan furent composés dans un but édifiant pour des lectures publiques.
Pierre BÂTY
« Les couteaux angkoriens de Trapeang Thlok et de Prasat Trapeang Ropou »
Une série de couteaux en fer des XIe et XIIe siècles a été récemment découverte au Cambodge lors de fouilles archéologiques dans la région d’Angkor et dans le Phnom Kulen. Un travail de restauration a été effectué en France sur quatre lames issues de ces contextes archéologiques. Il a permis la mise en évidence de fourreaux en cuir conservés grâce à leur imprégnation par l’oxyde de fer. Cette étude propose l’amorce d’un classement typologique qui s’appuie sur les rares exemples de lames de couteaux en fer connus pour cette période chronologique et sur leurs représentations à Angkor Vat et au Bayon. L’utilisation du cuir à l’époque angkorienne semble n’avoir jamais été signalée à ce jour par les archéologues. Cette découverte permet de modérer certains a priori sur la « permanence des formes » de certains types d’outils. La question du statut de ces objets est également posée : ostentatoires, militaires, personnels...
Éric BOURDONNEAU
« Réhabiliter le Funan. Óc Eo ou la première Angkor »
L’histoire funanaise occupe une position charnière dans l’histoire de l’Asie du Sud-Est. Cela l’a rendue extrêmement sensible à l’évolution des regards portés sur les deux grandes problématiques qui traversent l’historiographie : l’indianisation et la formation de l’État. Depuis trois bonnes décennies, en réaction aux travaux antérieurs, la priorité s’est imposée de montrer combien ces deux processus n’ont guère affecté la continuité culturelle et sociopolitique de la région. L’histoire du Funan apparaît d’autant plus sujette à révision qu’elle illustrait jusqu’alors l’étroite imbrication entre l’indianisation et la formation de l’État. De différentes façons, il importerait désormais de disjoindre ces deux processus. Il en résulte cette image curieuse d’un Funan dépossédé de ses principales sources documentaires, afin de correspondre au mieux à la vision d’un « proto-État » qui ne serait indianisé que superficiellement. Emblématique à cet égard est le traitement réservé à l’« urbanisme » de l’ancienne ville de Óc Eo, dont les grandes caractéristiques font l’objet d’un « oubli » surprenant. Nous nous proposons ici d’en reprendre la description, puis de refaire la démonstration, à la lueur des nouvelles données disponibles, tant de son ancienneté que de la référence à un modèle indien. Ce faisant, nous sommes amené à repenser la place de Óc Eo dans l’histoire urbaine de la région, en la définissant comme une sorte de « première Angkor » dont l’« urbanisme » géométrique apparaît comme l’une des grandes spécificités du Cambodge ancien.
John R. FINLAY
« Les perspectives occidentales de l’empereur Qianlong : perspective linéaire et trompe-l’oeil dans les palais européens du Yuanming yuan »
L’empereur Qianlong (r. 1736-1795) appréciait les jeux de trompe-l’oeil rendus possibles par la technique artistique européenne de la perspective linéaire. Les artistes missionnaires jésuites exerçant à la cour des Qing, parmi lesquels l’Italien Giuseppe Castiglione, alimentèrent le goût impérial pour les images occidentales exotiques avec de nombreuses peintures et décorations murales. Cependant, les illusions visuelles les plus spectaculaires créées pour l’empereur faisaient partie d’un groupe de bâtiments construits au Yuanming yuan, le palais-jardin impérial des Qing situé dans le Nord-ouest de Pékin dans un style hybride européen et chinois. C’est dans ce complexe, au sein des palais dits « européens », que l’on recréa pour la contemplation de l’empereur quelques caractéristiques particulières des jardins européens dans des constructions qui décrivaient les illusions merveilleuses des perspectives occidentales. Les sources sur lesquelles Castiglione et ses collègues se sont appuyés et la créativité avec laquelle ils les ont transformées pour leur mécène impérial révèlent une interaction complexe entre les cultures visuelles chinoise et européenne, matérialisée par ces productions exotiques, et d’autres contemporaines, qui font appel aux techniques de trompe-l’oeil et ont toutes pour point de mire la personne de l’empereur.
Sem VERMEERSCH
« Temples bouddhiques ou champs de bataille politiques ? Les temples de Kaesŏng et leur relation avec la cour et l’aristocratie »
Le bouddhisme jouait sous la dynastie Koryŏ un rôle important en tant que religion officielle. Bien que les moines ne pussent participer à la vie politique, les temples, en tant qu’ils étaient des représentations symboliques du pouvoir dynastique, étaient considérés comme des prolongements du pouvoir politique. Une étude systématique des relations entre les abbés d’importants temples de la capitale Kaesŏng et la lignée royale et les élites politiques au cours des XIe et XIIe siècles montre que la plupart de ces abbés étaient des rejetons des familles qui dominaient le gouvernement temporel. Toutefois, en dépit d’efforts pour maintenir la dignité abbatiale d’un temple donné dans une même famille en la transférant de l’oncle paternel au neveu, les lignées conservaient rarement le contrôle exclusif d’un temple. On observe ainsi, dans la plupart des cas, une alternance entre les abbés issus de familles éminentes et ceux issus d’élites locales moins éminentes. Il n’en reste pas moins que les temples servaient de lieux de rencontre de la vie aristocratique de la capitale, et ils comportaient des bâtiments spéciaux où les élites monastiques et séculières pouvaient nouer des relations, et où d’éminents moines pouvaient se retirer.
Imre HAMAR
« La manifestation de l’absolu dans le monde phénoménal : l’émergence originelle des choses à partir de la nature dans l’exégèse Huayan »
La doctrine de l’émergence originelle des choses à partir de la nature est l’une des plus notables contributions que le bouddhisme Huayan a apportée à la philosophie bouddhique de l’Asie de l’Est. Nous nous proposons dans cet article de traiter du halo sémantique de cette notion dans le Sūtra de l’Ornementation fleurie (Avataṃsaka-sūtra) ainsi que de la façon dont les exégètes du Huayan l’ont interprétée dans leurs commentaires sur ce texte. Le chapitre de l’Avataṃsaka-sūtra intitulé « Manifestation du Tathāgata », qui fait usage de l’expression « émergence originelle des choses à partir de la nature », décrit l’apparition du Tathāgata dans le monde phénoménal pour le bénéfice des êtres vivants. Il déclare en outre que les êtres vivants sont porteurs de la sapience du Tathāgata. Il sera montré que dans l’exégèse Huayan les deux aspects sont pris en considération, avec un accent particulier mis sur la nature de Buddha inhérente aux êtres vivants et détachée de la culture. La manière dont a été comprise cette notion a considérablement changé au cours de l’histoire du bouddhisme Huayan, en fonction des milieux religieux et sociaux.
Abstracts
Pierre LACHAIER
―Ceremonies of worship of Sarasvatī and educational aids among the Lohāṇās of Pune
Since the 1970s, the two Pune associations of the endogamous Hālāi and Kacchī sections of the Lohāṇā caste have encouraged their young members to continue their studies by granting them an increasing amount of aid. The annual prize-giving ceremony organized on the occasion of the worship of Sarasvatī—goddess of art and knowledge—, is first shortly described. Secondly, the educational aid programs of the Pune associations over some thirty years are compared. Finally, the school and academic results are analysed quantitatively, using the data supplied by the three censuses that each section has compiled during this period.
François LAGIRARDE
―Times and Places of Buddhist Histories: about some unpublished ʻChroniclesʻ from Lanna.
Northern Thai literature transmitted in palm-leaf manuscripts in the monasteries of the region (Lanna), is rich and varied. With two or three hundred still little known titles far from being published, tamnan or traditional chronicles constitute one of its main genres. This genre remains difficult to characterize, in spite of numerous attempts, because it contains official chronicles, religious annals, many edifying narratives dealing with the foundation of Buddhist sites, and fabulous stories of all kinds. Obviously the ―author-compilers of these texts did not try to distinguish between myth and history.
Taking several unpublished chronicles as examples, the author of this article tries to show tendencies and constants which fi x the outlines of the tamnan genre. What we fi nd is essentially a temporal and geographical frame established by the Buddhist tradition, the text of which is a ritual but fl exible repetition. Inside this frame are presented the series of real or imaginary events, lived, feared or desired by the ―chronicler who is constructing his original narrative.
The analysis is essentially philological but the author of this article indicates that the texts of the tamnan cannot really be understood without taking into account the social usage which has been made of them: if some politically useful chronicles (whether for the ―prince or for religious dignitaries) demanded factual reports for the purposes of legitimisation, the great majority of the texts of tamnan were composed for edifyingpurposes for public readings or performances.
Pierre BÂTY
―The Angkorian knives from Trapeang Thlok and Prasat Trapeang Ropou
A group of iron knives dated to the 10th and 11th century CE was recently brought to light in Cambodia during archaeological excavations in the Angkor region and on the Phnom Kulen. Restoration work was carried out in France over four knife blades from these archaeological contexts. During the process, leather sheaths were found to have been preserved thanks to their impregnation by iron oxide. This essay provides a first attempt at building up a typology based on the very few contemporary finds of iron knives and from their representations at Angkor Vat and the Bayon. The use of leather during the Angkorian period appears never to have been documented so far by archaeologists. This discovery should restrain some preconceived notions about the ―permanence of forms of various kinds of tools. It also poses the question of the status of such tools: were they ostentatious, military, personal?
Éric BOURDONNEAU
―Rehabilitating Funan. Óc Eo, or, the fi rst Angkor
Funanese history is one of the main transitional periods in the history of Southeast Asia. This makes it very susceptible to the changing historiographical positions on the two great issues of Indianization and state-formation. For more than three decades, in reaction to previous studies, the new priority has been to demonstrate how these two processes had no real effect on the cultural and socio-political continuity of the history of the region. Because Funanese history had earlier been taken to illustrate the close connection between Indianization and state-formation, it seemed imperative to review this history, given the perceived importance of the separation of these two processes.
The outcome of this new approach is a curious view of Funanese history deprived of its main documentary sources in order to fit the concept of an only superficially Indianized ―proto-state. In that respect, the surprising omission of the ―urbanism of Óc Eo speaks for itself. The purpose of the present paper is to undertake afresh the description of this urbanism and to demonstrate again, thanks in part to newly available data, both its antiquity and the reference to an Indian model. That leads us to rethink the place of Óc Eo in the urban history of the region, and to consider it as a kind of ―fi rst Angkor whose geometric ―urbanism is a major feature of ancient Cambodia.
John R. FINLAY
―The Qianlong Emperor’s Western Vistas: Linear Perspective and Trompe l’Oeil Illusion in the European Palaces of the Yuanming yuan
The Qianlong emperor (r. 1736-1795) delighted in the play of trompe l’oeil illusions made possible with the European artistic technique of linear perspective. Jesuit missionaryartists active at the Qing court—among them the Italian Giuseppe Castiglione (1688- 1766)—catered to the imperial taste for exotic Western images in numerous paintings and mural decorations. However, the most spectacular visual illusions created for the emperor were part of the group of buildings in a hybrid European and Chinese style that were constructed at the Yuanming yuan, the Qing imperial garden-palace northwest of Beijing. Here in the so-called European Palaces, distinctive features of European gardens were recreated for the emperor’s gaze in constructions which depicted marvelous illusions of European vistas. The sources that Castiglione and his colleagues relied upon and their creative transformation of European sources for their Chinese imperial patron reveal a complex interplay of Chinese and European visual cultures, an interplay embodied in these and other contemporary uses of exotic trompe l’oeil techniques that all had the figure of the emperor as their central focus.
Sem VERMEERSCH
―Buddhist Temples o r Political Battlegrounds? Kaesŏng Temples in Relation to Court and Aristocracy
In the Koryŏ dynasty, Buddhism fulfilled an important role as an officially endorsed religion. Although monks could not play a part in politics, as symbolic representations of dynastic power, temples were seen as extensions of political power. A systematic study of the relations between the abbots of important temples in the capital Kaesŏng and the royal descent group and political elites in the eleventh and twelfth centuries shows that most of these abbots were scions of the families that dominated secular government. However, despite attempts to keep the abbacy of a particular temple within the same family by passing it on from paternal uncle to nephew, descent groups seldom gained exclusive control of a temple. In most cases one can thus observe an alternation between abbots from prominent families and those from less prominent local elites. However, temples still served as a nexus of aristocratic capital life, and contained special compounds that served as a place where monastic and secular elites could interact and eminent monks could retire to.
Imre HAMAR
―The Manifestation of the Absolute in the Phenomenal World: Nature Origination in Huayan Exegesis
The concept of nature origination is a very important contribution made by Huayan Buddhism to the development of East Asian Buddhist philosophy. In this article we will discuss the meaning of this term in the Avataṃsaka-sūtra and the way in which Huayan exegetes interpreted it in their commentaries on this scripture. The chapter Manifestation of the Tathāgata of the Avataṃsaka-sūtra, where the term ―nature origination is found, describes the Tathāgata’s appearance in the phenomenal world for the benefit of living beings. In addition, it declares that all sentient beings are endowed with the Tathāgata’s wisdom. It will be shown that in the Huayan exegesis both aspects are taken into consideration, with special emphasis on Buddha-nature inherent in sentient beings and detached from cultivation. Under the influence of the religious and social environment the understanding of nature origination went through considerable changes during the history of Huayan Buddhism.
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